« … Je tourne autour de ça, toujours. Je le regarde comme un objet étranger, comme un sentiment qui ne m’appartient pas. Qui ne m’appartiendra jamais. Je l’étudie comme un écho aux angoisses, comme une résonance à la peur. Il est là ce « ça » et ne me quitte pas des yeux. Alors, je l’écris, le décris, comme pour le mettre à distance parce qu’il m’effraie à bien des égards, sur bien de ses égarements. Jusqu’ici, que sais-je de « ça » ? Rien, sinon que c’est moi… »
Baby alone in B.
•juin 18, 2009 • Laisser un commentaireJe suis seul dans Biarritz. Je marche jusqu’à la Vierge et au-delà. Le temps est couvert mais les filles ne sont pas frileuses. Peu de vent et pourtant les vagues se trémoussent sur la plage. Des regards se perdent ou parfois cherchent le mien, derrière les lunettes noires. La serveuse m’amène le café. Elle est jolie et ses traits ronds sont une dernière preuve de son adolescence qui est encore dans les parages. Et puis, il y a l’accent. Dans deux jours, voire ce soir, je vais commencer à faire chanter une syllabe. Baby alone in Biarritz, tes semelles vont écumer le goudron, le sable en attendant le bon temps. Pour le moment, t’es seul. A l’extérieur du restaurant, on fume et ta guitare t’attend dans un appartement aux allures de monastère humide. Tu es ici et tu rêves d’un ailleurs, soupire aux promesses des prémisses. Alors, tu erres et ta tête espère à quelque part, à l’intérieur, près des souvenirs. Tu es seul. Mais ça va, t’es bien.
Même pas en rêves (Léandre re)
•juin 14, 2009 • Un commentaireLéandre –
Je sais. Là, la tête contre la vitre de ce taxi qui me parle, je réponds n’importe quoi. Y’a un fado qui monte à mes oreilles ou quelque chose dans le genre, un peu hispanique et mélancolique. Je viens de la quitter, simplement physiquement, pas là, pas dans l’âme, pas dans le cœur. Après que sa tête ait basculé en arrière, elle est restée planté là, tendue, les muscles à la limite de la tétanie. Une silhouette immobile, quelques secondes. Moi, je n’ai pas bougé, j’ai gardé ses poignets dans mes mains, serré fort. Le regard en arrière, tourné vers la fenêtre, est-ce qu’elle a vu les étoiles ? Au moins une, juste pour lui faire un clin d’œil, juste pour lui dire « cette jouissance-là valait l’attente » … Est-ce que c’est celle-là qui me sourit à mon tour, à travers la vitre ? Là-haut, nos respirations ont fait de l’apnée et dans la pénombre, j’ai vu son cœur battre derrière sa poitrine et son ventre se détendre. Puis, toutes ses fibres ont comme cédé sous la fatigue. Elle s’est écroulé sur moi avec une douce inertie. Elle n’a pas attendu de reprendre son souffle pour vouloir repartir à l’assaut, mais après quelques mouvements, elle m’a demandé pardon, qu’elle était abattue « comme un arbre comme on a coupé » elle a dit. J’ai pris son visage dans mes mains, ses yeux luttaient mais chutaient. J’ai mis un oreiller sous sa joue et j’ai vu son corps s’alourdir, tu sais, comme les chats ou les bébés, qui épousent les endroits où on les pose. Je lui ai parlé, de je sais plus quoi, de l’amour sûrement et deux minutes plus tard, elle m’a fermé ma gueule, dans son soupir. Elle dormait, ça y est et d’un coup, elle a desserré les mains et dans l’une, il y avait ce ruban violet qui je lui avais donné le premier soir. Main gauche, commissure gauche, sein gauche plus lourd que le droit, vote à gauche, son pied droit doit lui servir à monter dans le bus, c’est tout. Je me suis levé, j’ai remis le drap sur son dos éreinté des efforts. Je me suis rhabillé, j’ai fermé la porte sans bruit, comme pour ne pas la brusquer davantage, même si je sais que je fais tout à l’envers. Je n’en mérite pas tant. Mon téléphone vibre, je sais que c’est elle. Sur le message est écrit « reviens » … Tu vois, comme je suis un garçon bien élevé, le taxi fait demi-tour.
Même pas en rêves (Scène – Le narguilé)
•juin 7, 2009 • Laisser un commentaireDenis – Il n’y a que moi qui ai chaud ?
Léandre – Moi, ça me rend la langue pâteuse. J’adore ça, mais ça me rend la langue pâteuse.
Gabrielle – Chochottes.
Viviane – Enfin, en tout cas, vous ne me retirez pas de la tête que depuis Frédéric Quéchuin, on n’a pas beaucoup évolué dans la variété française.
(un temps)
Léandre – Fred Chéchin ?
Viviane – Frédéric Quéchuin !
Denis – Euh, c’est qui ?
Viviane – Ben ! Vous vous foutez de ma gueule ou quoi ? Frédéric Quéchuin, on connaît que lui !
Gabrielle – Viviane, j’ai peut-être pas récupéré de mon K.O., là, mais un Frédéric Quéchuin qui fait de la variété française, ça me parle autant qu’un Jean-Christophe Adam peintre sur toile.
Denis – C’est qui Jean-Christophe Adam ?
Gabrielle – Ben… personne.
Denis – Si c’est personne, comment tu sais qu’il est peintre sur toile ?
Léandre – D’autant que c’est un surréaliste.
Viviane – Faux ! Il est Camerounais ! Et sa spécialité, c’est le saut à ski !
Gabrielle – Depuis quand tu t’intéresses au sport, toi ?
Viviane – Depuis que je l’ai rencontré dans le métro. Il faisait la manche en vendant des biographies de sa tante.
Léandre – Qui ?
Viviane – Magali Caron. La bonne femme qui a crée le truc de physique.
Denis – Quantique.
Viviane – Non merci, j’ai pas soif.
Gabrielle – Vous êtes au courant que vous m’embrouillez tous ?
Léandre – En même temps, on décode grave !
Denis – Ça me revient, il était homosexuel, Jean-Christophe.
Viviane – Pour quoi faire ?
Gabrielle – Il a eu du piston, forcément.
Denis – Oui, enfin, le deux cent mètres, c’est son record personnel et il a demandé de l’aide à personne.
Léandre – C’est qui personne ? Il a triché ?
Gabrielle – Dans l’équipe des nages est-allemandes, je crois, avec Annick à leur tête.
Denis – Elle en fait quoi de leur tête ?
Gabrielle – Demande à Léandre, ça sert d’inspiration.
Léandre – Oui, mais à digérer, c’est l’horreur.
Viviane – Vous êtes tous en train de planer, c’est pas possible autrement ! Annick, c’était un pseudo.
Denis – Moi, je sais pas, je nage que la brasse !
Gabrielle – Et elle s’appelait comment alors, grosse maligne ?
Viviane – J’ai pas son numéro sur moi, je l’appelle demain.
Léandre – Mais qui ?
Denis – Le biographe.
Viviane – Bande de buses ! Annick, vous la connaissez !
Léandre – Quelqu’un m’a appelé, là ?
Gabrielle – J’aurais bien donné ma langue au chat, mais il l’a rend jamais.
Viviane – Annick, Annick, Annick !
Denis – Enchanté.
Léandre – Quelqu’un peut m’éclairer ?
Viviane – Annick ! C’est la mère de ?
Gabrielle – Euh, faut pas dire « merci », c’est ça ?
Viviane – C’est la mère de Frédéric Quéchuin !
(un temps)
Léandre – Il est de retour, lui ?
Viviane – Mais c’est pas possible que vous ne le connaissiez pas ! C’est lui qui a chanté le truc, là !
Léandre – Où ?
Denis – Dans ton cul.
Léandre – Denis, je t’en supplie, c’est déjà assez difficile à suivre, là.
Viviane – C’est lui qui chantait « Même si tu revenais, ne crois pas que rien n’y fera, je deviendrais si tu revenais ! »
(un temps)
Gabrielle – Oh l’autre, mais c’est pas Frédéric Quéchuin !
Viviane – C’est pas Frédéric Quéchuin ?
Denis – Ben non, c’est machin.
Viviane – Ah je connaissais pas ce groupe, là ?
Denis – « Même si tu revenais… »
Léandre – Est-ce que quelqu’un veut un truc à manger encore ? Il me reste des surgelés.
Viviane – Non merci. J’en peux plus de la bouffe étrangère.
Léandre – C’est surgelé, pas étranger.
Denis – « Même si tu revenais… »
Viviane – Ah oui ? Et ça vient d’où ?
Léandre – De mon congélateur. Tu veux que je lui demande ses papiers ?
Viviane – Et il vient d’où ton congélateur ? Il serait pas un peu allemand sur les bords ?
Gabrielle – Pour une fille dont la grand-mère a couché avec des soldats autrichiens, je te trouve bien difficile.
Denis – « Même si tu revenais… »
Léandre – Merde, Denis, tu veux pas la mettre en veilleuse, là ?
Viviane – C’était pour avoir des tickets de rationnement supplémentaires !
Gabrielle – Tu lui as jamais demandé si elle préférait que les mecs gardent leurs bottes ?
Viviane – Je suis pas très fan du ton que tu emploies.
Léandre – Bon, on pourrait faire une pause dans votre conflit ?
Denis – « Même si tu revenais… »
Léandre – C’est moi ou ça fait vraiment cinq minutes que j’ai pas entendu une seule phrase cohérente ?
Gabrielle – C’est pas faux. T’as mis quoi dans ton narguilé ?
Denis – Fred Quéchuin !
Léandre – Ben, il est stupéfiant Fred Quéchuin.
Même pas en rêves (Gabrielle)
•juin 6, 2009 • Un commentaireGabrielle –
C’est un geste. Par-dessus bord. Ce n’est qu’un geste. J’ai rien à rajouter si ce n’est qu’un conseil : j’espère que vous avez appris à nager. Parce que le mot d’ordre est donné. Les femmes et les enfants d’abord, mais le tout sans canot de sauvetage. Si, si, c’est plus drôle. Ne donnez pas à manger aux poissons, aux requins, c’est vous le repas. Laissez l’eau remplir les poumons, ce n’est finalement qu’un retour utérin… J’ai un poing dans ma main. Un poing final qui ne se desserre pas. Allez, lui aussi, par-dessus la balustrade. Ah oui, c’est ça, j’avais oublié. J’ai compris trop tard qu’à cette main, qu’à ce poing, j’y étais accroché… Faites ce que je dis, faites ce que je fais et n’en parlons plus, ne parlons plus. Par-dessus bord… C’est toujours pareil de toutes façons. Tu as en tête une image qui te plaît et un horizon qui te semble tellement à portée de main. Tu t’avances et là, il y a ce mec qui arrive, qui te barre la route en te mettant une main sur la poitrine. Il baisse gentiment la tête vers toi, souris du bord de ses lèvres et il te fait, tout plein d’ironie « même pas en rêves… »
Même pas en rêves (Viviane)
•juin 6, 2009 • Laisser un commentaireViviane –
Inopérable. C’est ce que le médecin a dit. Je ne suis même pas sûre de l’avoir entendu dire « bonjour ». Non, il est arrivé devant moi, comme ça, fraîchement sorti de ses études, un pansement près de l’oreille dû à un rasage sûrement pas bien réveillé avec un air désolé très scolaire. Si, si, j’insiste, très scolaire. Parce que les médecins, on leur donne des cours de psychologie du style « quand vôtre patient a une tumeur maligne genre on l’a repérée trop tard, prenez un air très emmerdé comme s’il s’agissait de quelqu’un de votre propre famille, ajoutez-y un zeste de pincement de lèvres, de silences tout en compassion et d’une petite tape dans le dos et ainsi, vous pourrez faire carrière dans les soins palliatifs… » Je ne sais toujours pas ce qui m’a retenu de le gifler. Le fait que je triturais mon chapelet peut-être, dans un dernier sursaut d’espoir. « Inopérable ». Je crois que je me suis ruiné une couronne en serrant les dents. Le médecin a joué son rôle emmerdé avec application et mon mari s’est occupé de la petite tape dans le dos. Et j’ai pensé… j’ai pensé tellement fort que j’ai hurlé « putain, on va sur la lune, on clone des putains de moutons, on fait voler des avions, on greffe des gueules, on court le cent mètres en moins de dix secondes et on est pas foutu d’opérer un putain de cancer des poumons sous prétexte qu’il est trop près du cœur ? » Et là, une main sur la mienne. Mon père, digne, malgré le tuyau qui lui sort de la gorge et ses respirations désormais à rebours qui me dit « chut » … Je suis sortie de la chambre, j’ai voulu pleurer et le chapelet s’est cassé. Des perles ont roulé un peu partout. Je suis restée immobile. Notre Père… je crois qu’on a été coupé…
