Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

La nuit, en attendant le train (Ex1)

 »

 

Pourtant, j’avais fait un pas de retrait. De côté, plus exactement. Comme pour être là, et légèrement à l’extérieur. Je regardais une feuille morte de novembre s’être accrochée à la semelle d’une de mes chaussures. Plus la force d’un coup pour me baisser et l’enlever. Sûrement finirait elle ici, dans cette église un peu froide, un peu grande, un peu remplie de monde, un peu triste, avec moi, un peu de côté. Je m’étais dit que j’aurais ainsi la bonne place. Suffisamment près des gens, suffisamment près de toutes les émotions, juste pour les palper, voir leurs densités. Ma peine, je l’avais enfermée ici et là, domptée, sage, pas bouger. J’avais verrouillé. Contrôle.

Lou était au premier rang. Forcément. Lou et sa famille. Sa famille. Moins un. Ces derniers jours, l’émotion s’était fait la malle devant tous les préparatifs. Tous ces préparatifs pour faire la place aux émotions. Dans un enterrement, ces deux-là savent se rendre la politesse. J’avais dit à Lou que rien n’était triste, qu’à partir du moment où l’on accepte l’idée du manque des gens qu’on aime, rien n’était triste. Sauf l’oubli. La voyant sécher devant sa feuille, pour un texte qu’elle voulait donner avant la mise en terre, j’ai dirigé sa plume dans cette idée. Rien n’était triste. Rien ne serait triste puisqu’on n’oublierait pas. Et le prêtre de rajouter « la joie et l’allégresse ». Intérieurement, petite satisfaction, même si j’imaginais difficilement tout le monde se taper sur les cuisses et taper sur le cercueil comme on tape dans le dos du voisin après une bonne blague.

Lou se retournait à quelques moments. Je lui offrais un sourire en coin, un regard en douceur. Contrôle. Ses yeux rougis n’avaient pas besoin de me voir m’écrouler de peine. Si j’en avais le droit, je ne voulais pas que ça dépasse, que ça déborde.

Le matin même, dans le long couloir de cet hôpital semblable à une usine en tous points, dans l’architecture, l’accueil et l’espace, je me voyais fermer tous les clapets et les issues de secours. Etre fort. Un Léandre version adulte, pas petit homme. Je connaissais juste ma crainte. La peine des autres. Elle, pourrait me prendre à revers dans un moment d’inattention. Mais je serai vigilant. Comme devant la porte de la chambre mortuaire. Ne finalement pas la franchir pour garder l’image de la vie. Les autres rentraient, sortaient, et leurs yeux étaient tous meurtris de frottements compulsifs, les capillaires irrités. C’est ça le problème des larmes, c’est qu’elles piquent et qu’on est obligés de s’en débarrasser. Les miennes avaient pour consigne de ne pas en rajouter. Se faire digne.

 

Pauvre type.

 

J’avais fait un pas de retrait. Incapable de silence dans la voiture qui m’emmenait à l’église, donc. Besoin de combler les errements de la pensée, de ramener des sourires, furent ils factices, furent ils éphémères. Juste trouver des appuis de légèreté, y compris dans la douleur. Un sourire triste, mais au moins un sourire, s’il vous plaît.

J’avais fait un pas de retrait. A ma droite était la sacristie, d’où allait et venait un homme dont l’embonpoint lui donnait une drôle de démarche. Il apportait l’encens, la branche de rameaux – d’olivier ou de je ne sais quoi – sans que personne ne le voir, lui, ce type habillé pour aller faire de la peinture. Il tranchait franchement avec le prêtre, brillant tout le long de sa messe. Illuminé, ça va de soi, mais la rondeur de son visage plaidait très vite pour qu’on lui donne le Bon Dieu en confession. Ses gestes, amples et doux, nous invitaient à nous lever ou nous asseoir. Pas forcément décidé quant à ma reprise d’exercices, je restais enfin debout. Au fond, même si je sentais touché, je me voyais bien résisté tout le long. Pour mieux, en définitive, récupérer celles et ceux qui voudraient une épaule.

 

Mais c’était sans compter sur Lou.

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