Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

La nuit, en attendant le train (ex 2)

 

« Pourtant, j’avais fait un pas de retrait. La peine était toujours assignée à résidence, sous bonne surveillance. Et puis Lou…

Elle était appelée par le prêtre pour la prière universelle. Elle ne me l’avait pas dit et j’ai entendu les premières fissures pointer le bout de leur nez au fur et à mesure qu’elle montait les marches qui la menait derrière le pupitre. J’étais debout, sourcil en arrière, les poings serrés prêt à colmater ce qui allait arriver. Elle commença alors à lire son texte sans que je comprenne s’il s’agissait d’un psaume ou s’il était plus personnel. Ses lèvres tremblaient, voulaient se tendre vers le bas et les premiers mots résonnaient dans l’église pour venir cueillir tout le monde. Moi, dans mon pas de retrait, dans mon esquive de toréador, je sentais les cornes de la tristesse donner des coups de boutoir à l’intérieur.

 

Lou. Son combat à elle était bien pire que le mien. Maîtriser son émotion qui agissait comme des haut-le-cœur dans la gorge. Ravaler et pourtant, en avoir tant à sortir. Elle parvenait à avancer, passant ses revers de main sous son nez coulant. Encore ravaler. L’autre revers servait à éliminer le surplus dans les yeux qui voulait l’empêcher d’aller au bout de cette histoire. Je serrais les dents, lui envoyais tout ce que j’avais pour la soutenir. Et les aigreurs se rappelaient à mon triste souvenir. Soudain, elle s’arrêta. Les revers ne suffisaient plus et la pudeur voulait laisser sa place à la peine.  » Entrez, je vous en prie, mettez-vous à votre aise, ce corps, ces yeux, ce cœur, prenez et faites sombrer, merci « .

Une ou deux, ou trois secondes dans le silence. Lou, paralysée, démunie, à la merci de la gravité. Mettre un genou à terre ? Et puis son pied tapa le sol. D’une telle violence. Tous les morts en-dessous ont dû s’en retrouver réveillé. Une impulsion d’instinct de survie pour franchir ce mur. Elle releva la tête dans une grande inspiration, réprima un  » merde  » entre les dents et repris sa lecture avec la dignité d’une peine contenue.

Ce coup de pied au sol résonna jusqu’à mon pas de retrait et ouvra la porte à ma tristesse prisonnière. Dépassé sur la droite, sur la gauche, je n’ai rien vu arriver. Une main est entrée dans ma bouche, a descendu le long de ma gorge, de mon œsophage, de mon estomac, pour mieux saisir mes tripes. Et dans son geste sec, elle a tout retiré d’un coup.

Qu’ai-je vu ? Rien. A part mes yeux mourir sous une pluie salée et cette eau venir creuser des tranchées sur mes joues. A peine ai-je senti ma bouche vomir un sanglot dans un excès de salive et de morve. Lou continuait dans une force qui me faisait l’admirer un milliard de fois alors que je tentais de sourire au cas où elle me regardait. Cela donnait une grimace proche de la déformation faciale. Mais, par bonheur, ses yeux restaient rivés à son texte. Lorsqu’elle toucha à la fin de son épreuve, j’esquissais un nouveau pas maladroit pour me cacher près de la colonne. J’en était si près que je sentais la pierre froide contre mes joues de Mer Morte. Comme en planque, je parvins à la voir s’asseoir près de ses frères et la main du plus grand des deux la consoler dans le dos. Et moi ? J’étais où ? Abonné absent, incapable de la moindre parole, muré dans un autisme physique et intellectuel. J’attendais juste un coup de défibrillateur pour me remettre dans la course.

 

J’étais où dans mon pas de retrait ? Loin. Coupable. Impuissant. Défait. Le temps qui resterait dans la messe serait le temps nécessaire me retrouver, moi qui venait de m’enfuir dans la forêt. »

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