Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

De circonstances…

« (Léandre est seul sur scène. Il tente vainement d’allumer sa clope qu’il a mise à son bec. Au loin, on entend un compte à rebours et des hurlements suivis de  » bonne année « . Léandre retire sa clope)

 

Léandre – Ah oui, c’est ça, bonne année !

(Mathilde arrive)

Mathilde – Vous voulez du feu ?

Léandre, se retournant – Si vous en avez…

Mathilde – Si je vous propose…

(elle vient lui allumer sa clope. Enfin, avec plein de bonnes intentions, mais en vain)

Mathilde – Je comprends pas, il marchait encore tout à l’heure.

Léandre – Laissez tomber. C’est mon ange gardien qui a décidé que je claquerai d’autre chose que d’un cancer des poumons.

Mathilde – Il est très attentionné.

Léandre – Elle. C’est une chieuse. Ça fait trois jours que j’essaie de fumer cette clope, en vain. Dès que j’approche une flamme, pfuit ! elle est soufflée comme par magie.

Mathilde – Dingue…

(un temps)

Léandre – Vous voulez boire quelque chose ?

Mathilde – Merci, j’en suis à mon sixième verre.

Léandre – Et vous tenez toujours debout ?

Mathilde – Ne me demandez pas d’aller faire une ballade, je marche comme un gorille sous Prozac.

Léandre – Vous chercher à faire noyer un truc ?

Mathilde – Moi.

Léandre – Et vous en êtes où ?

Mathilde – Avec six verres ? A peine au bas des mollets.

Léandre – Raison de plus pour que je vous en offre un autre.

Mathilde – Vous voulez ma mort ?

Léandre – ça ferait pas mal sur C.V. !… Je préfère vous tendre la main et pour que ça ait plus de gueule, il faut que vous soyez vraiment en situation de noyade.

Mathilde – Sincèrement, j’ai la tête d’une fille qui demande à être sauvée ?

Léandre – Et moi ? J’ai pas non plus la tête d’un mec qui a essayé de se foutre en l’air la semaine dernière.

Mathilde – Raté donc.

Léandre – Dérangé. J’avais oublié qu’on était un samedi soir et ça, vouloir se suicider un samedi soir quand on a plein d’amis, autant se tirer une balle dans le pied. Ils ont tous débarqué alors qu’il y avait une corde avec un nœud au bout en plein milieu de mon salon. Et pas un n’y a fait attention. Ils ont juste parlé et parlé de leurs problèmes, etc., etc.

Mathilde – Mourir pendu. Ce n’est plus vraiment d’actualité.

Léandre – Je sais, je suis démodé.

Mathilde – Ce n’était pas votre jour. Mais ne vous inquiétez pas, lorsque la fin de la récré a sonné, on n’y échappe pas.

Léandre – Je sais… Vous devez vous dire que vous êtes tombée sur un drôle de numéro.

Mathilde – La routine. Je ne rencontre que des cas cliniques.

Léandre – Arrêtez de traîner dans les bars.

Mathilde – Je suis infirmière en psychiatrie.

Léandre – Désolé de vous rappeler le boulot.

(on entend encore des  » bonne année  » !)

Mathilde – Vous n’y allez pas ?

Léandre – J’y suis obligé ?

Mathilde – C’est la tradition.

Léandre – Non, mais je l’ai déjà fêtée. Je suis un garçon en avance sur mon temps pour tout dire. A cause d’une horloge biologique déréglée.

Mathilde – Vous avancez de combien ?

Léandre – ça varie. Mais en moyenne, trois semaines.

Mathilde – Pas mal.

Léandre – Rien de bien particulier, on a ça en commun entre prématurés. Et vous ?

Mathilde – Moi, tout le contraire, j’ai lézardé. Ça reste la défaite de mon père. Ma sœur aînée est née le même jour que lui, alors il s’est dit que c’était un signe et que si je pouvais en faire autant, on devenait une famille d’exception et avec moins de dates à retenir. Il a fait des calculs scientifiques, a demandé l’aide d’un marabout, mis de l’huile d’olive sur le ventre de ma mère, tout ça. Et moi, pour braver l’autorité paternelle, j’ai fait coucou à tout le monde trois jours en retard et en montrant d’abord mon cul, s’il vous plaît ! Bien sûr, si quelque part, j’étais à la bourre, pour ma crise d’ado, j’étais assez en avance…

(un temps)

Léandre – Bon, ben maintenant qu’on sait à qui l’on s’adresse, il ne suffit plus que de faire les présentations. Je m’appelle Léandre.

Mathilde – Classe.

Léandre – Je vous le fais pas dire.

Maintenant – Je m’appelle Mathilde.

Léandre – Commun.

Mathilde – Je vous le fais pas dire. La vengeance de mon père.

(un temps)

Mathilde – Vous connaissez du monde ici ?

Léandre – Oui, quelques uns. J’accompagne surtout un ami suicidaire.

Mathilde – Lui aussi ?

Léandre – Ah oui, mais lui, c’est beaucoup plus grave. C’est un suicidaire occasionnel. Comme il n’a pas l’habitude, il peut en mourir. Moi, c’est une attitude. En adoptant un style de vie suicidaire, on peut traîner sa carcasse assez loin.

Mathilde – Et il est où ?

Léandre – Il est où ? Ben oui, tiens, il est où ? Voilà je vous parle et je perds mon suicidaire. J’étais en train de le surveiller quand vous êtes arrivée.

Mathilde – C’était un bon ami ?

Léandre – N’en parlez pas au passé, vous allez me portez la poisse !

Mathilde – Et comment vous le vivez votre statut de garde-malade ?

Léandre – C’est… épuisant de sauver le monde. Je sais pas comment il fait Superman.

Mathilde – Il est super endurant.

Léandre – En plus, il est super pas payé pour ce boulot. D’ici qu’il fasse une super grève, nous, on sera super mal.

Mathilde – En même temps, on va s’en sortir dans la mesure où Superman, il super existe pas.

Léandre – Allez !

Mathilde – Si, si je vous assure. C’est une super invention.

Léandre – Bien sûr ! Superman, il existe pas.

Mathilde – Non.

Léandre – Et pourquoi pas le Père Noël tant que vous y êtes ?

Mathilde – Pareil. C’est une connerie. Tout comme la petite souris. C’était vos parents qui vous mettaient des sous sous l’oreiller. Et vos jouets n’ont jamais eu non plus de vie propre pendant que vous dormiez et il n’y pas de monstres dans le placard, ni des grosses cloches qui pondaient des œufs en chocolat dans votre jardin…

Léandre – Okay, d’accord. L’année est à peine commencée, vous me l’avez super ruinée.

Mathilde – Je suis super désolée.

Léandre – Vous pouvez.

Mathilde – Mais pourquoi vouloir absolument sauver le monde ? Pourquoi ne pas commencer par soi ? Parce qu’a priori, y’a déjà du boulot de ce côté-là, non ?

Léandre – L’ambition, ma petite. J’ai toujours pensé que j’avais une carrure taillée pour l’international. Et puis s’occuper des affaires intérieurs, quelle chienlit ! L’herbe est toujours plus verte ailleurs.

Mathilde – C’est pas plutôt voir la paille dans l’œil du voisin plutôt que la poutre dans le sien ?

Léandre – Aussi, oui.

Mathilde – Si je peux me permettre, vous avez des amis nocifs.

Léandre – Toxiques, oui. mais je sais pas pourquoi, j’arrive pas à m’en séparer. Vous voyez, comme un clebs tout vieux, tout con, tout qui marche plus comme il faut vraiment. On se dit qu’il faut le piquer et finalement, devant ses deux yeux qui vous disent  » on fait encore du chemin ensemble ? « , on renonce toujours. Enfin, moi, je renonce.

Mathilde – Vous renoncez avec un certain entêtement en tout cas.

Léandre – Et alors ? Vous avez gagné votre pari ?

Mathilde – En partie seulement. Je suis censée avoir un orgasme avant Alice. Et allez savoir comment elle achève les garçons de l’autre côté.

Léandre – Je suis pas contre l’idée de vous proposer d’entamer la seconde étape. Mais ce soir, ça va me sembler un peu court, entre les morceaux à ramasser des types dans le salon, mon Thomas qui va voir double et mon Denis qu’il va falloir que je ramène. Après, promis, je viens m’allonger sur votre divan.

Mathilde – Je suis infirmière en psychiatrie, pas psy.

Léandre – C’est pas pour une thérapie, c’est pour un orgasme.

(un temps. Elle l’embrasse)

Mathilde – Je vous appelle.

Léandre – J’ai pas votre numéro.

(elle lui donne son portable qu’elle lui met dans la main)

Mathilde – Je connais le mien.

Léandre – Mais… euh…

Mathilde – Comme ça, vous pouvez être certain que je vous rappellerai… (partant, puis) Et Léandre. C’est des conneries, on ne s’aide pas en aidant. Au mieux, on est humain, au pire, on se rachète.

(elle sort) »

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