Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Dernières heures

Paris, la nuit.

Derniers soupirs. Derniers verres. Au fond y traînent des citrons de demi-lune. L’alcool me monte à la tête alors que l’ivresse me fait du pied. Ma cravate a dénoué et libéré ma respiration. Des filles de défis me toisent. Je ne suis pas là pour chercher une compagnie. Je le suis déjà. L’Inconnu est là, à sourire de toutes ses dents, heureux que je l’ai convié à égrener les dernières heures d’une année qui nous appartient. Il voudrait prendre la main pour en saisir d’autres, mais je garde le volant, le garde à distance. Et le bruit devient assourdissant, les voix de tout ce monde surpassent celles de mon univers. Veste, manteau, chapeau et giboulée.

Paris, la nuit.

L’étoile montante du Starbucks Coffee m’offre un mocha blanc pour la couleur d’un ruban en commun. L’Inconnu montre encore ses dents. Je le garde sous l’étouffoir. Les pensées, assis, se percutent. Y’aurait-il un complice dans la pièce pour jouer avec moi ? Relever que ça oui et que ça non. Mon ivresse m’affaisse et mon esprit se mélange les méninges. Repartir. Merci aussi pour la sucette strawberry, « je vous lirai ce soir ». Bienvenue alors.

Paris, la nuit.

Les jeunes sont de sortis. C’est rasé, racé, ça fait du bruit, c’est déguisé. Ça fait des doigts, ça s’engueule, ça se donne des genres. Ça me file surtout la nausée. Des amoureux se pressent, s’embrassent, se rassurent d’être deux. L’Inconnu les définis, les décrypte. Il s’en donne à cœur joie et je l’entends réciter à voix haute ses trouvailles. Une jeune femme s’assoit en face. Les cheveux d’un châtain clair et les boucles aussi fatiguées que son regard. Ses pensées semblent aller au-delà des vitres où défilent les stations. Ses sourcils se froncent par-dessus ses yeux globuleux. Oui, la solution est tellement loin et ce n’est pas la peine de me regarder, l’Inconnu ne parlera qu’à moi ce soir. A midi, la jeune fille disait «  Je me pose toujours des questions ». J’ai dit « J’écris des réponses ». Je pensais « Je fuis mes interrogations ». L’Inconnu a grondé. Giboulées internes.

Paris, la nuit.

A trois heures de la résurrection, de ma naissance, je saisi des ironies. J’apprends de l’absence qu’elle n’a rien de bon, qu’elle n’est qu’absence. Que je n’ai juste à me résigner, à perpétrer un nouveau deuil. Les saisons sont les métronomes du temps qui passe. Les souvenirs, comme un glaçon dans la paume chaude. Il ne reste rien du passé, que des gestes et des paroles transformées. Avec le temps, ce qui reste s’embelli, et l’avenir s’espère.

Paris, la nuit.

L’Inconnu a écrit « je suis la seule personne qui m’ait toujours manquée ». C’est dire le niveau de solitude. Il grogne de nouveau. Je le rassure, mais l’un comme l’autre, on est tout seul. Avec l’âge, on finira bien par ne faire qu’un. Ça aussi, ça s’espère.

Paris, la nuit.

Joyeux anniv’ mon vieux.

 

L.

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2 Réponses

  1. Cher Lilian Lloyd, sachez que cela fait quelques temps que je viens chaque jours lire vos textes, je les apprécie fortement.
    J’en suis même … trop-acro-méga-subjuguée, c’est carément trop cooool.

    Je vous admire, enfin quelque chose de bien écrit, de touchant et de .. neuf !

    Bises
    Mathilde, une admiratrice.

    mars 26, 2008 à 3:01

  2. E.

    J’ai oublié ton anniversaire, tiens … C’est d’autant plus stupide que je t’ai relu ces derniers jours …
    Toutes mes excuses. Des baisers d’excuses.

    Emilie L.

    avril 1, 2008 à 8:07

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