Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Archives de octobre, 2009

Malaxer

« … On peut attendre. Se taire. Ou alors tourner sa tête comme celle d’un enfant qui tend la sienne vers le sein de sa mère. On peut tellement en faire, se ruiner les pieds à courir après qui, pour quoi. On peut encore rêver de s’endormir. Ou encore penser à toi qui dort déjà, alors qu’on s’active à chasser le sommeil dans des lits de détour. On peut espérer une paix et ne jamais vouloir la mériter. On peut essayer, tenter l’impossible ou bien rater le plus simple. On peut trébucher, se relever mille fois et ne rien atteindre du regard. On peut. Oui, on peut. On peut aussi malaxer son cœur comme de la glaise, lui donner une forme et toi, un espoir. On peut, même les mains dans le dos, on peut… »

Publicités

Extrait 6 « Terrienne »

« Anna –

Ça s’en vient. Doucement, ça fait son nid. Et puis doucement aussi, ça grandit et j’en fais autant. Et même si je prends de la hauteur, j’arrive à regarder en haut, en bas et quelque chose ne m’effraie plus. Enfin, moins. Je ne dis pas que ça prendra pas du temps, que ça ne va pas me déformer ici ou là, mais d’un coup le vertige, c’est une ronde. C’est une valse, un mec qui te fait tourner, tourner dans une danse interminable. Tu lui cries, stop ! arrête ! et tu souris, tu ries. Vous terminez au sol et il s’écroule sur toi. T’as la tête qui tourne tant que t’arrives même plus à viser sa bouche pour lui prendre un baiser. Ça tourne et ça te libère. Putain, ce qu’il était temps. Là où tu es, bizarrement, c’est un peu cotonneux. Tu sais que ça va être lourd, que ça va être pas évident tous les jours, mais ça pousse, hein ? Ça pousse au cul. Mais il est bon, lui, il est bon. Je ne te garantie pas des lendemains qui chantent, mais des roses sous les pieds. A toi de voir, de marcher sur les pétales ou sur les épines. Je peux t’éduquer avec ce que je peux, et toi, tu m’élèveras où tu veux. On y va ? On le fait ce bout de route, dis ? Souris-moi, oui. Merci. Bienvenue au monde, l’Espoir. »


Extrait 5 « Terrienne »

« Anna

– Oublier, c’est un trou. Merde. Le vertige. Encore. Si encore ça s’envolait un oubli, mais c’est souvent un truc qu’on enterre parce que ça n’a pas d’importance et parce que ça traîne et que ça gâche la vue. Ou alors parce que c’est de trop, que c’est trop lourd, que c’est comme chimique, comme nucléaire et on creuse, loin. Mais ça finit toujours par irradier un oubli, ça finit toujours par te contaminer et t’es là, comme bouffée par un crabe que t’as pas vu venir et dont t’aimes pas le regard et que c’est pour ça que t’as détourné le tien. Un oubli, quand ça revient, tu saisis, tu comprends les profondeurs de peau. Et le vertige. Merde. Encore. Ma tête qui tourne et mon ventre à l’envers et le piano qui se déforme. Ça en fait du monde, ça en fait des choses. Va vomir, Anna. « 


Extrait 4 « Terrienne »

« Anna –

Je suis sortie, j’ai marché, j’ai marché, le pianiste avait repris son air désespérément triste, mais de manière plus claire, comme s’il voulait que je l’entende un peu mieux. Un peu de pluie sur mon parcours, suffisamment de clapotis dans le caniveau pour que je m’arrête sur un banc mouillé à regarder les gouttes d’eau s’achever ici. Ma tête a fini par être trempée et j’ai imaginé, imaginé que mon visage était un maquillage et qu’il allait, là, dégouliner et que derrière, le premier passant allait voir ma vraie gueule… sans bien savoir à quoi elle ressemblerait. Bien que le pianiste y tenait fermement, je n’ai pas lâché la barre, je n’ai pas pleuré, rien. J’ai laissé la pluie faire illusion, juste encore un peu. L’illusion, son encre, à un moment, elle aussi dégoulinerait. « 


Extrait 3 « Terrienne »

« Anna –

On a beau dire qu’on n’a pas le vertige. En vérité, si. Oh, il n’y a pas besoin de faire deux mètres, de monter au dernier étage de l’immeuble le plus haut aux alentours. Il suffit parfois, d’être à sa hauteur et de regarder un trou que l’on a creusé. Personnellement, il aurait suffi d’une brise un peu plus lourde dans cette matinée d’automne pour que je m’y engouffre là, moi aussi. On dit qu’on ne fait pas gaffe, mais en fait si, on fait gaffe. Il y a toujours un détail, un truc, enfin, je sais pas, un machin qui n’a rien à faire là qui se promène devant le regard et hop on le chope. Après, plus tard, je veux dire, après des années de psychanalyse, hein, y a juste ce machin qui revient. Moi, c’est pas une feuille morte qui s’est promenée et qui aurait atterri à la gueule du curé, non. Non, c’est cette sensation. Le vertige, le truc qui attire. Sous mes pieds, mon ascendance descendait et j’avais la vision qui se déformait. J’ai dû faire un mouvement, comme ça, un peu en avant et la main de Franck a saisi doucement mon poignet. Franck ne sait rien faire dans la violence. C’est toujours tendre. Ferme. Mais tendre. Les gens pleuraient et pleuraient et plus ils pleuraient, plus j’avais l’impression qu’ils se remplissaient d’une nouvelle peine à encore faire sortir. Moi, j’avais beau creuser ma propre terre pour y trouver un puits, un geyser, quelque chose, merde, quelque chose à expulser pour faire comme tout le monde, je ne grattais que de la poussière ; un truc aride, quoi. Vide. Mon frère était plus bas que tout, plus bas que terre – décidément la terre… Franck était à côté de lui à le soutenir. Ma mère, au loin, élégante, digne, devait se féliciter d’avoir su quitter mon père dix ans plus tôt, évitant ainsi ce statut compassionnelle… je sais même pas si ça se dit, ça, « compassionnelle », bref, elle s’est évité le veuvage. Son mec, à quelques pas, la quarantaine rutilante et cet air provocateur à s’allumer une clope alors qu’on enterrait un homme dont les poumons avait la couleur de l’asphalte. Connard j’ai pensé. Connard. Je l’ai pensé si fort que j’ai senti la main de Franck sur ma bouche. C’est pas vrai, il a combien de mains mon mec ? C’est Shiva ou quoi ? J’ai essayé de tendre l’oreille en moi, pour me dire qu’il fallait que je grave un truc dedans et j’entendais qu’un grand vide, comme un vent dans le désert, des milliards de grain de sable qui se soulèvent, juste ça comme son. Je suis désertée, c’est ça, c’est tout ? Et puis, ils ont tout scellé après qu’on ait jeté cette rose, juste une rose, rien de plus, agrémentées de quelques larmes de crocodiles. C’était fini. C’était là. Puis, quelques au revoir, des mains sur l’épaule, aucune feuille morte taquine à se glisser sous la chaussure de quelqu’un, aucune raison de rire. C’est comme ça alors, hein ? C’est tout. Un aller-retour. Ça va vite. Soixante ans, ça va vite. Et moi, là, à trente-cinq, je suis déjà dans la partie obscure. Les neurones qui se renouvellent moins, des douleurs dans les reins, la gueule qui se creuse par endroits, mais les seins tiennent encore debout, défient toujours autant la gravité. « Parce que tu n’as pas encore eu d’enfants » dit la voix de ma mère dans ma tête. Ah oui ? Et je vais lui donner quoi ? Le SIDA, la colère, la crise, des femmes à qui on met un coup de parpaing sur le crâne parce qu’elles sont sorties sans le voile ? Je vais lui donner quoi ? La famine, le désespoir, la grève, les gouvernants de mon pays ? Ma mère comme grand-mère ? … Je t’en supplie, meurs de solitude, petit ovule, tu t’épargneras bien des souffrances. Ou faites-vous un suicide collectif là-dedans, je cautionne… L’une des innombrables mains de Franck m’a sorti de ma réflexion. On y va ? qu’il me dit. Je lui réponds, on attend papa, quand même ? On va pas le laisser ici ? Je veux dire, il caille et il est en costard, même pas une petite laine. Anna, qu’il me dit avec son sourire triste et sa huitième main dans mes cheveux. Anna, s’il te plaît. T’as raison, Franck, on y va. De toutes façons, il est déjà froid. « 


Extrait 2 « Terrienne »

« Anna –

Franck ? Non, je dors pas, je suis habitée par Schuman, Beethoven ou Malher en ce moment. Tu comprends pas, moi non plus, je te rassure. J’aimerais juste que celui ou celle qui joue ce foutu morceau le joue de manière plus claire et surtout pas si triste, merde. Je sais pas, c’est un ver solitaire mélomane que j’ai ou un cancer particulièrement farceur, mais bon… Ça va, oui, ça va comme quelqu’un qui se ferait une bonne dépression si c’était remboursé par la SECU. C’est remboursé ? Mais je suis obligé d’aller voir le même psy que ma mère ? Nan, mais je pense qu’il est très talentueux pour qu’elle aille le voir trois fois par semaine en plus de tout ce qu’elle s’épanche sur ses pages blanches. Et nous ? Quoi nous ? Je sais pas Franck, c’est une pause, un break, se lâcher la main juste le temps d’aller aux chiottes tranquille, refaire le pieu, enlever tes cheveux de la baignoire, souffler parce qu’on s’essouffle, parce que moi, j’ai pas la tête à ça, à supporter, à te porter, à voir ta gueule d’ange, je t’aime, c’est pas le problème, c’est que là, tu me manques pas, tu me manques pas, je sais que c’est une torture à entendre et je dois être sadique à le répéter. Je m’y prends sûrement comme une conne et si je te perds, j’aurais le temps de m’effondrer, de me vider la tronche dans la serviette, la tête dans le mur, mais là, je ne sais pas comment m’y prendre autrement. Alors, traite-moi de pute, fais-moi la guerre, insulte-moi autant que ça te chante, si ça te fait du bien, moi, ça me passera par-dessus, même pas ça m’effleurera. Vas-y, Franck, vas-y, quand on aime, on ne compte pas. On ne compte pas le mal qu’on fait. « 


Centimètres

Je mesure l’amour, à la taille de tes morsures.