Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Trois petits points de fuite – Extrait 1

Vendredi 29
Porte d’entrée, face au digicode

 

Elle –

Bon et bien voilà, ce n’était pas si compliqué. On dit que le temps arrange les choses, mais c’est vrai, c’est un ami, un copain, c’est une main tendue le temps. C’est la main tendue vers les gens qui souffrent. Il soulage, il provoque l’oubli, il te passe une main dans le dos, te caresse et il te fait avancer. Après, c’est vrai qu’il ne peut pas tout faire, on ne peut pas tout lui demander, il ne peut pas effacer. De toutes façons, on n’efface rien, on ne peut pas effacer tout ce qu’il s’est passé. Le temps, faut le prendre comme un coup de Tippex. Pas le Tippex d’aujourd’hui, avec le stylo qui est trop précis. Non, c’est le Tippex de notre enfance à nous, de notre génération, avec le petit pinceau, le truc qu’on a du mal à ouvrir quand ça a séché et qui laisse une petite croûte sur la faute. C’est lui le temps. Il n’efface pas, il cache, il fait pousser le bois sur les erreurs de passé, sur les aigreurs. Il te met une forêt sur ta honte, la pire que tu as jamais eu au point que t’aies l’air complètement ahuri le jour où on t’en parle. « Ah bon, nan, je m’en souviens pas, vous êtes sûrs que c’était moi ?  ». Bénis-le, merde… Le temps, il te met un doigt sur la joue quand tu tournes la tête et que tu veux regarder en arrière. Et nan, regarde devant, c’est là que ça se passe. Mais je ne comprends pas, dans les religions, on a toujours voulu donner un nom à Dieu alors que Dieu, c’est le temps. Et tous ceux qui ont foi en lui, mais vraiment, ils s’en sortent. Quand tu comprends, enfin, après avoir voulu faire des moulinets avec les bras, comme ça, après avoir gueuler comme un con, comme une conne contre le vent, quand tu comprends qu’il est ton allié, mais bon sang, ce que tu gagnes comme… ce que tu gagnes comme temps. Après, face à toi, c’est le boulevard. Vas-y. Cours, marche, regarde, ralentie, il est là, une main sur l’épaule et il t’emmène. Tu sais où, oui, mais tu t’en fous, c’est ton copilote et un copilote, ça t’envoie pas dans le mur, ça te fait franchir la ligne d’arrivée en vainqueur… Alors, tu vois, c’était pas compliqué, il fallait juste attendre. Juste attendre qu’on change la combinaison de ce foutu digicode. Voilà, maintenant, tu n’as plus à monter ces marches jusqu’à chez lui, comme tu le faisais toutes les semaines, à vouloir taper à sa porte mais ne pas le faire, à déposer des mots d’amour sous sa porte auxquels il ne t’a jamais répondu. Là, là, là, tu vois, mince, hein ? Tu vois que le temps, comme c’est ton allié, tu vois comment il t’a encore aidé ? Enfin, tu peux faire demi-tour, jeter un baiser dans l’air et lui dire merci au temps, merci encore. Et bouge, bouge, avance et même si des larmes coulent, tu ne te retournes pas. Et lui, là-haut, il sent déjà le Tippex. Toi, maintenant, t’es accompagnée, tu t’en vas. Eh oui, t’es avec le temps, et avec le temps, tu le sais bien, tout s’en va…

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Une Réponse

  1. Birdy

    Purée, je n’y avais jamais pensé!! mais putain que c’est vrai….Dieu c’est le temps!!! Que c’est bon de savourer chaque seconde, chaque minute, chaque journée quand tu as conscience que le temps t’est compté….
    Tu te sens vivant même sans rien faire….

    La bonne parole est parfois le silence…..meilleur que si tu mets la parole à la place du coeur!

    Temps et Parole, voilà un bon TP pour l’année 2010!!

    Merci L.!!

    janvier 1, 2010 à 5:19

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