Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Archives de février, 2010

Hier

 » C’était comment, tu sais, c’était comment quand on s’aimait ?

Du moment où la lune se pointait aux premières heures du soleil, on savait, hein, dis, on savait comment ça claquait l’amour sur le palais et nos corps, sur le bout de la langue. Dans un sourire ou dans un éclat, je sentais mes os comme ils vibraient. Si j’étais le diapason, tu étais le la et si j’étais là, on était au diapason.

C’était comment ?

C’était comme ça et comme ça, c’est toujours un peu moins que comme c’était. « 

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Calme Apparent – 1

 » Non, mais juste, enfin, je demande pas grand chose, mademoiselle, enfin, je dis mademoiselle parce que ça me vient comme ça, simplement, mais vous, là, tout aussi simplement, posez sur moi, ne serait-ce qu’un simple regard, un truc, quoi, autre chose que ce « bonsoir » mécanique.
C’est pas la lune, c’est pas la mer à boire, c’est pas comme partir en slip et décider de traverser la Manche au mois de janvier. C’est le temps d’un regard, c’est de la gaudriole, c’est juste lever le nez et tout le reste suivra. Non, mais vraiment, c’est pas parce que je suis debout et vous assise, qu’on instaure, comme dire, un rapport de force, je vous emploie pas, moi, je vous domine pas, je suis même prêt à me mettre à genoux, pour le regard, celui-là même que vous ne me donnez pas.
Faut pas confondre, je suis pas là à chercher à vous draguer par le fond de je ne sais quelle envie. Même pas, vous avez rien pour me plaire. Je parle pas ici de vos fringues, parce que je sais bien qu’on vous oblige à partir de cette blouse. Rouge. Non, mais rouge à ce point-là, vous vous ouvrez les veines et personne ne le voit, c’est hallucinant. Je cherche pas à vous séduire, je veux pas que vous donniez votre corps, je m’en fous, vos seins dans ma bouche, ça me fera l’effet d’un bulot, c’est dire si j’en veux pas. Juste, je suis là et ça vous fait rien. Je suis pas important, je suis rien, je sais bien, mais un regard.
Limite, je mettrais ma queue sur le tapis roulant que vous vous en foutriez. Vous seriez là, à chercher le code-barre, au mieux, appeler une collègue pour le trouver, à demander à la fille dans la même blouse rouge et aux patins à roulette d’aller voir le prix dans les rayons. Et moi, je serais, là, le futal aux pieds, cet air con qui me caractérise dans bon nombre de situations et… et rien. Vous regarderiez ma bite, sans me voir, moi. Alors, je la laisse dans mon falzard si ça peut même pas nous rapprocher.
J’aime pas cette distance qui s’agrandit entre nous au fur et à mesure que vous empoignez jambon, conté, pâtes, Benco, papier toilette, confiture de lait, lames de rasoir, saucisses de Strasbourg, petits pains au lait en promotion, lait demi-écrémé, haricots en boite plus chips, steak plus ou moins haché presque périmé et Kellog’s Fitness pour ma ligne.
Il est tard, je sais, vous faites nocturne, le rideau n’est pas loin de se baisser et le grand noir m’a fait un signe de la main quand je suis rentré en me disant qu’il fallait que je fasse fissa. C’est avec lui peut-être que vous rentrez. C’est peut-être sa queue à lui que vous aller prendre, n’importe où, au bout de la caisse-enregistreuse, je sais pas. Mais quand il dit qu’il vous aime, est-ce qu’au moins, vous le regardez ou est-ce que vous faites pareil pour tous les clients, comme celui d’avant, comme celui d’après, comme tous ceux qui ont mis entre vos mains leur quotidien depuis, depuis je sais pas combien de temps que vous êtes là, est-ce que, dites-moi, est-ce qu’à lui aussi, vous lui dites « 36 euros 45 » ?
36 euros 45 que j’ai même pas eu le temps de mettre dans ces quelques sacs transparents. Jambon, conté, pâtes, saucisses, tout le reste, faut voir comment vous avez envoyé tout ça. Sans un regard. Et là, là, je suis au bout, moi, de ce billet de cinquante euros et toujours pas. Le grand noir, lui, il me regarde, je sais pas s’il est amoureux de moi ou de vous, mais il me regarde, j’existe, merde. Pour lui, je suis là, j’existe. J’en sais foutre rien s’il sent en moi comme une sorte de menace terroriste pour le magasin ou voleur de votre cœur, mais il me donne un truc. Lui, il me rend pas la monnaie comme ça et « merci et bonne soirée ».

Bonne soirée.

Il est 22 heures. Putain, mais je veux dire, elle est quand même bien entamée la soirée et pourquoi vous me la souhaitez bonne. On n’a rien en commun, on n’a pas échangé un miasme, pas une seule goutte de sueur ou une bulle d’oxygène. On se connaît pas, quoi et vous me souhaitez bonne soirée comme ça, sans ce regard, sans rien. Alors que moi, j’ai tout vu, j’ai vu comment vous avez pris ma vie à bras le corps, soulevé les bouteilles de lait. Je me suis intéressé, quoi. J’ai pensé « à quoi elle pense ? » et honnêtement, c’est pas rien, j’ai pensé « qu’est-ce qu’elle va se faire à manger, comment elle va prendre sa douche, ça va être quoi sa dernière image avant de s’endormir, la dernière petite image, comme un coup de pouce à son imagination pour faire des rêves qui seraient tous bons, merde » ! C’est pas rien, merde ! C’est pas rien !

Le grand noir, il me dit « au revoir monsieur ». Je lui dis pareil. Et vous, recroquevillée derrière votre bastion, à compter ces sous qui ne sont pas les vôtres, à dégrafer un premier bouton de la blouse rouge, vous êtes déjà où ?

Pas un regard.

Ce soir, si je pouvais vous attendre à l’angle de la rue, un couteau à la main, je viendrais face à vous, vous le planterais dans le ventre et vous, tournant le visage vers le mien, me regarderez-vous enfin ? Mais je vous sens bien trop garce et vous mourriez sans même me voir. Alors, à demain, à demain soir, comme un autre soir. Et cette nuit, pour moi, mon image, mon coup de pouce à mes rêves sera votre regard qui se plongera dans le mien, rien qu’une fois. Et mon Dieu, faites que c’est jour-là, je ne détourne pas les yeux. «