Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Archives de mai, 2010

L’homme Tordu – 29

Je disparais. Par réflexe. Morceau après morceau. J’ai laissé ici ou là quelques bonnes parties, du moins, les moins mauvaises. Mais le cœur, non. Lui, a-t-il trop battu, rabattu la même chanson à de dociles oreilles, il ne mérite que l’oubli et l’évanescence pure et simple. Il ne restera bientôt plus rien, à peine quelques preuves et des traces que la première marée un peu plus haute que les autres viendra effacer. Est-ce ainsi qu’on survit en s’évitant ? Si j’avais la réponse, je n’en serais pas là, à gratter sur les photos pour m’y effacer. C’est peut-être un peu de pudeur mal placée, mais du néant, il m’a toujours semblé qu’on était à la meilleure place pour demander de l’aide.

*

– T’es au courant que le soleil va se lever ?
– Et ? T’es ma mère ?
– Non, c’est dommage, t’étais plutôt pas mal comme mec. Alcool, clope et insomnie, je te laisse cinq ans, pas plus.
– Super. Comme ça, quand tu verras ma nécro, tu pourras dire « je l’ai baisé ».
– T’es si connu que ça ?
– Pas encore. En tout cas, pas de mon vivant.

*

Les moments où je me rends compte que je suis désespérément moyen et d’un commun des mortels, ce sont les jours de soldes, lorsque devant le rayon des pompes, la pointure à partir la première, c’est la mienne…

*

Devant la fenêtre aux rideaux rebroussés comme au théâtre, à regarder les toits de Paris dégouliner, j’apprécie mes derniers moments d’être extatique.

Extatique, j’aime bien ce mot-là. C’est de l’exotisme urbain.

*

Je ne sais pas qui c’est, comment elle est, comment elle bouge, ni même son parfum. J’ai encore moins compris comment elle s’y est prise… Mais la personne qui a pris mes nuits serait des plus agréables de me les rendre. Au moins une de temps en temps, comme ça, même pas pour jouer avec, juste pour voir si je peux encore y dormir. S’adresser ici pour me dire où les déposer, merci.

*

– T’es tordu, hein ? T’es tordu comme mec ?
– Tu veux l’affirmer ou poser la question.
– Plus je te vois, plus c’est évident.
– Alors me pose pas la question. Dis-moi que je suis tordu et c’est tout.
– Tu sais que c’est pas une insulte ?
– Je prends pas ça comme tel. Au fond, je te connais pas.
– Ni en surface.
– Donc, je te connais pas et je sais pas ce que tu veux y mettre.
– T’y mettrais quoi, toi ?
– J’y mettrais ce que ça sous-entend, dans tous les sens. Tordu avec une case en moins ou en trop et tordu parce que les torsions intérieures, tout ça, tous ces trucs qui font qu’on plie ici, qu’on fait l’esquive, rotation du bassin, « déhanché Sugar Ray Leonard » face aux problèmes, aux merdes. Tordu parce que passé dans différentes mains qui m’ont malaxé, étiré, qui n’ont pas laissé l’argile séchée comme il faut. Tordu avec la colonne vertébrale d’un mec qui a trop porté les autres, qui a trop porté pour les autres.
– Tordu donc.
– Tordu.
– Fier de l’être ?
– Tordu et je t’emmerde.
– Fier donc.

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L’homme Tordu – 28

 » – Je comprends pas comment tu fais pour pas dormir.
– Résiste pas.
– Si. Je veux pas m’endormir sans toi.
– C’est toi qui verse dans le sentimentalisme.
– Tu déteins.
– C’est moche.
– Je te le fais pas dire.
– Ça va creuser tes joues, tes cernes, ça va devenir des canyons. Déjà que bon, c’est pas génial, fais un effort.
– T’as qu’à me raconter une histoire. C’est ton métier, après tout.
– Justement. A trois heures du matin, j’aimerais un peu m’oublier. Je ne me laisse suffisamment jamais assez en paix comme ça. Trop de mots dans la tête, dans conversations et tous les petits mecs, toutes les petites nanas que j’ai crées qui parlent là-dedans, qui me disent, qui se disent tout un tas de trucs et une nouvelle idée ici qui se note et une autre dans un coin… Ma tronche, dedans, c’est un énorme tableau d’école avec de la craie partout, partout. Partout. Et il faut traduire tout ça. Des phrases, des titres, des sentiments, des flèches. Je suis un brouillon, t’as pas idée combien je suis un brouillon. Et ça finit dans la poubelle un brouillon. Alors, non, je te raconte rien, j’ai pas envie d’en rajouter là-haut, là-dedans. Pas une ligne de plus.
– Pas une ligne de plus. On dirait un camé.
– C’est ça. C’est exactement ça.

*

Et les jours qui s’allongent
Qui se dénudent devant moi
Et mes bras, trop courts
Pour remplir la distance

*

Ça pèse combien un deuil ? La peine, c’est en litres, c’est en coup de couteaux dans le bide qu’on la mesure ?

Là, je regarde ce coucher de soleil, y cherchant un adieu, un geste de la main, tu vois, comme un mouchoir agité par une vieille main depuis un wagon. Le type à la casquette a sifflé, la locomotive s’est mise en branle et puis ça part. Et toi, sur le quai, tu cherches un cailloux pour taper dedans, pour t’oublier, oublier tout ça. Oublier ton envie de courir après le train que tu voudrais arrêter et que tu ne peux même pas ralentir. Mais y’a rien à envoyer au loin, surtout pas les souvenirs.

Ça pèse combien un deuil ? C’est long comme un couloir de la mort ou ça emprunte tout ce qu’il y a de plus sinueux dedans ?

Moi, je ferme. Je verrouille, me déshumanise un peu plus à chaque départ. Un jour, enfin, je ne sentirai plus rien. Pas par défi, mais par survie. Un jour, enfin, devant la mort, je serai plus froid qu’elle.

*

Derrière
Il y a toujours quelqu’un qui traîne
Qui te fait de l’ombre
Surtout quand tu regardes le soleil

*

– Qu’est-ce que tu fais debout ?
– Pisser, je peux ? Et toi ? T’écris ?
– Tu m’as parlé, tu m’as dis « raconte un truc », alors, c’est comme si t’avais appuyé sur un bouton et ça sort et il faut que je le fasse sinon…
– Sinon quoi ? Tu fais de l’herpès ?
– Ce qui est dehors n’est plus dedans.
– Ah ouais… ça c’est une putain de révélation. Tu permets que je la note ? Que je te propose au prix Nobel de littérature pour ça ?
– Un cancer à l’extérieur, c’est pas très dangereux, c’est comme la gangrène, sur le papier, c’est inoffensif.
– Ben tiens, tu m’éclaires, là.
– J’écris pour rien garder dedans, t’es conne ou quoi ? Moi, les mots qui me hantent, ils cherchent des fissures où se glisser et pourrir.
– Dis donc, ça fout les jetons. Dangereux ton métier.
– Tu peux pas fermer la porte aux toilettes ?
– Je suis pas ta nénette. J’ai rien de mystérieux à garder.
– A l’égard de ta race, si.
– Ma race ?
– Femme.
– Ah oui. Tu dis pas grand chose, mais ça suffit à comprendre pourquoi elle s’est tirée la fille du frigo. « 


L’homme Tordu – 27


A l’intérieur
Se souvenir du repli
Le regard sur l’horizon

Quand arrive la saison des douleurs
Je suis la ligne de fuite

*

Le matin, se lever avec un nouvel espoir
A enterrer avec les autres le soir

*

– Tu pleures ? Sérieux, tu pleures, là ?
– Quoi ? Un mec qui chiale, c’est une fiotte, c’est ça ? C’est ça ?
– Non. Mais je te voyais pas pleurer, c’est tout.
– Je suis plein de surprises.
– Je vois ça.
– Je mets au diapason avec le temps, c’est tout.

*

Ouais, on est seul, qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Mais le savoir, c’est le premier pas vers l’expression, vers soi, donc vers l’autre. Aucun mot n’est trop lourd pour immobiliser les hommes. Au contraire, les mots ont toujours brisé les chaînes.

*

Et si je me taisais, à en risquer le mutisme ? Pour de bon, ne plus la ramener, ne plus émettre un son de peur qu’il ne résonne mal dans tes oreilles. Qu’ai-je à perdre de plus que je n’ai déjà égaré, par lâcheté, par ignorance, à défaut d’être le meilleur des hommes ? Si je me tais, plus une ligne ne dira mon humeur, plus un mot d’humour ne dira mes horreurs. Si je me tais, tu prendras tes distances, des mètres raisonnables qui sauront te mettre à l’abri de moi. La souffrance, en amour, je n’ai jamais su la partager que quand elle venait de toi. La mienne, au fond, par égoïsme, ne reste qu’à mon adresse. Je te sais, là, à vouloir dire, à vouloir entendre, écouter. Et moi. Et moi, si je me taisais ?


L’homme Tordu – 26

 » Il faut accepter ses jours de pluie,

Tu sais, tous ces moments où ça te tombe sur le coin de la gueule. Comme ils disent les gens : « des cordes ». Toi, en-dessous, au trente-sixième dessous, ça t’inonde et bientôt, très vite, tes pieds seront lourds et tes baskets, si neuves, si propres, tes escarpins de princesse, tout aura pris l’eau et sera lourd.

Il faut accepter ses jours de pluie,

Autrement, on a l’air d’une poire à rester sérieux lorsque l’on marche devant tous les autres avec ses souliers qui font « pfouic, pfouic ». Plus ridicule, c’est un exploit.

Si tes pieds te semblent lourds, ce n’est pas à cause de ces mots qui ne sortent pas, c’est parce que t’as les pieds dans la mare. La seule qu’il y a à une centaine de mètres à la ronde. Invoquer le malaise ne sèche rien, poser avec son mal de vivre, ça donne des photos floues.

Il faut accepter ses jours de pluie,

Et en profiter, danser, faire le gamin tant qu’il est encore temps, nager dans la première flaque venue, flirter avec la pneumonie et faire corps avec le rhume. « 


L’homme Tordu – 25

 » – Reste. T’as les cheveux qui vont boucler.
– C’est un moindre mal. C’est toujours mieux que de se faire passer la gueule au hachoir.
– Tu le prends mal ?
– C’est pas un manque d’humour. Tu peux me prendre comme tu veux, par derrière et m’insulter si ça te chante. Mais je sais pas pourquoi, tu vois, le dégoût, c’est d’un autre ordre, c’est autre chose, ça pue, c’est sale et si j’inspire ça, ça me pose un problème.
– C’est pas toi.
– C’est quoi ?
– C’est tout ce qu’il y a à faire pour se laver. Pour se nettoyer de toutes les saloperies qu’on a pu faire. Faut sombrer, se rouler dans la merde, en bouffer, j’ai pas le choix.
– Et moi ? Je suis la merde ?
– Pas toi, ce que je te fais faire.
– Je pourrais te gifler, putain, je pourrais te gifler.
– Si ça te fait rester, fais-toi plaisir.
– Non. Ça irait dans ton sens. T’aider à te sentir coupable et victime à la fois.
– Je t’en prie, mets-en une, gratuite, sans intérêt. Je la prendrai pas pour moi. Elle est pour toi. Fais-toi un kiff, comme on dit.
– Très bien…
– … Tu veux que je t’aide ? T’as l’air bloqué, là.
– Je vais te la mettre. Tu t’excuses.
– Quoi ?
– Excuse-toi.
– C’est ça la baffe ? Que je m’excuse ?
– Vas-y. Humilie-toi.
– … Je m’excuse.
– Ben non, monsieur l’auteur, tu vois, c’est toi, ça, tu t’excuses mais si tu veux le pardon de l’autre, ça passe par lui et pas par toi.
– Je comprends pas.
– On dit « je te prie de bien vouloir m’excuser » et pas « je m’excuse ». Dit comme ça, « je m’excuse », ça équivaut à « je t’emmerde ».

Il fait durer le silence.

– Je te prie… de bien vouloir m’excuser. Tu ne me dégoûtes pas. C’est moi qui me dégoûte. Je te donne juste un rôle que t’as pas voulu. C’est peut-être con, petit, lâche…
– C’est con, c’est petit, c’est lâche, je confirme.
– Okay. Je réagis comme ça parce que…
– Je m’en fous, t’as pas à me dire. Je sais que je suis une pilule, un truc pour l’oubli, un trou pour combler l’ennui. Je veux dire, demain, t’auras même pas à te rappeler mon prénom vu que tu le connais toujours pas et je m’en fous. Mais même moche, même sans autre intérêt que de me baiser – et j’y trouve aussi mon compte, hein – rien n’empêche le respect. Tu me fais rire avec ton air d’ours mal léché et je te prends au millième degré, je m’en fous, mais du respect, juste ça, sinon ça sert à rien.
– T’as raison.
– Ouais. Moi aussi, je crève dans ma solitude. Je fais des barres sur mes murs pour chaque jour de passé sans chialer à me dire que ma vie, c’est de la merde. J’ai réussi depuis quelque temps à remplir un mètre carré. Merci de m’aider à continuer de pourrir mon papier peint.
– J’y veillerai. « 


L’homme Tordu – 24

La douleur est nécessaire
Que cela te plaise ou non
Elle sait aussi être le souffle sur la plaie

*

Parfois, je me dis que je peux mourir, ça ne changerait pas grand chose à ma vie.

*

On peut attendre. Se taire. Ou alors tourner sa tête comme celle d’un enfant qui tend la sienne vers le sein de sa mère. Avec envie. On peut tellement en faire, se ruiner les pieds à courir après qui, pour quoi ? On peut encore rêver de s’endormir. Ou encore penser à toi qui dort déjà, alors qu’on s’active à chasser le sommeil dans des lits de détour. On peut espérer une paix et ne jamais vouloir la mériter. On peut essayer, tenter l’impossible ou bien rater le plus simple. On peut trébucher, se relever mille fois et ne rien atteindre du regard. On peut. Oui, on peut. On peut aussi malaxer son cœur comme de la glaise, lui donner une forme et toi, un espoir. On peut, même les mains dans le dos, on peut…

*

C’est pas une maladie la solitude, c’est peut-être justement le seul lien qu’on peut partager. Parce qu’on ne peut pas la briser sans s’échouer. C’est cette histoire, c’est la mienne, c’est la nôtre : Solitude et Solitaire sont sur un bateau. Solitude tombe à l’eau, qu’est-ce qu’il reste ? Rien, Solitaire plonge aussi parce que sans elle, il n’est plus rien.


L’homme Tordu – 23

 » – Il pleut encore ?
– Encore.
– Encore quoi ? Il pleut ou encore tout ce qu’on vient de faire.
– Les deux.
– C’est toi qui deviens gourmand !
– Plains-toi.
– J’ai l’air ?
– Ça fait partie de mon ordonnance.
– Quoi ? Baiser ?
– Toi. Le dégoût de ce qu’on fait, de ce que tu m’inspires. «