Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

L’homme Tordu – 11

 » – T’écris ?
– Ouais.
– Sérieux, t’écris ?
– Ben, qu’est-ce qu’il y a, t’as une révélation ? C’est interdit par la loi ? Tu veux un autographe ?
– Mais t’écris quoi ? Me dis pas des mots, avec un stylo, tout ça, je le vois arriver de trop loin, ça.
– Je suis si prévisible ?
– T’avais ta réponse toute faite, toute prête, là, dans ton regard d’ours mal léché. Alors ? T’écris quoi ?
– Qu’est-ce que ça peut bien te foutre ?
– Je sais pas. Je m’intéresse. Généralement, quand on me baise, j’aime assez connaître l’autre.
– Tu ne suis pas tes principes alors. Tu connais pas mon nom.
– Et ça, sur ton bouquin ?
– Pseudo. Et puis, de toutes façons, ça sert à rien un prénom. Tu me reconnais avec ma gueule, c’est tout.
– C’est quoi ? Du théâtre ? Je peux lire ?
– Non.
– Je lis quand même.
– Repose ça. T’es pas concernée. Ou alors les claques sur ton cul, elles vont prendre la direction de ta gueule. Et ça risque pas de t’arranger.
– C’est bon. Je lis pas. Tu sais parler aux femmes, l’écrivain.
– Auteur, c’est pas pareil.
– Et t’écris sur quoi ? Sur ta copine du frigo ?
– Sur la vie des autres.
– Les autres sont si intéressants que ça ?
– Plus que moi.
– T’écris sur moi, alors ? Si tu devais, t’écrirais quoi ?
– Le manuel de la laideur et de la frigidité.
– Pas un peu long comme titre ?
– « Connasse », tu préfères ?
– Largement. C’est plus parlant. Avec ça comme accroche, il va se vendre comme des petits pains ton prochain bouquin. Y’en a quelques unes qui s’y retrouveront. J’ai même le titre pour le deuxième tome ! « Pauv’ fille » ! Le Goncourt et le Femina direct !
– Dis donc, t’en as du vocabulaire et de la culture pour une fille moche.
– C’est pas incompatible, au contraire. Tellement elle est moche la fille qu’elle se fait pas baiser de toute sa jeunesse, alors, elle se plante la tête dans les bouquins.
– Pas faux.
– Tu racontes quoi sur les autres ?
– Ce qu’ils sont. Ou ce que je suis à travers eux.
– Et à travers toi, rien ?
– Non, rien, moi, je suis rien, moi. Je suis le passeur, c’est tout.
– T’écris sur les femmes ?
– Oui.
– Et t’as dû en prendre plus d’une. Spectatrice, lectrice ? Je me demande bien ce que ça peut faire.
– Au début, c’est flatteur, c’est drôle. Très vite, ça fait chier. Elle est là, à scruter le moindre de mes gestes, le moindre mot, à dire « ah, ça, c’est que t’as écrit dans tel bouquin, à telle page » ! J’ai beau être un gros con de rien, j’en suis pas moins sentimental. J’attends que cette nénette m’appelle par mon prénom, et elle dit celui qui est sur le bouquin. Au final, je débande.
– Je croyais que ça servait à rien le prénom.
– Maintenant non. C’est pour ça que je t’ai pas dit le mien, que je te demande pas le tien.
– Je dois te changer. Je veux dire, de toutes ces groupies.
– Ben oui, elles sont belles.
– Change de disque.
– Elles sont cons.
– Je prends ça comme un compliment.
– Prends-le comme ça te chante. Tu finis ton verre et tu te tires ? Claque bien la porte en partant.

*

Mais c’est toi ma tumeur, ma ligne. »

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