Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

L’homme Tordu – 15

 » – J’aimerais pas être à ta place.
– C’est pour ça que t’y es pas, bien joué.
– Je te parle de ton côté auteur, là.
– Qu’est-ce qu’il vient là encore lui ?
– La dernière fois, je suis partie avec un de tes bouquins. J’ai lu.
– Tu sais que la tarte dans la gueule pour ce geste est toujours valide ?
– Ouais, mais tout à l’heure, j’ai glissé un billet dans ta poche pour te le payer, c’est pas vraiment du vol.
– Toujours se méfier des moches. Et moi qui commençais à te donner un peu de crédit.
– N’empêche que j’aimerais pas être à ta place. Putain, lire dans la tête des gens comme ça, ça doit pas être de tout repos. J’espère que t’es payé très cher.
– Pas assez à mon goût.
– Ben, demande une putain d’augmentation.
– T’as aimé ?
– J’ai autant détesté que tu me trouves moche.
– Ça va loin alors.
– Non, mais sans déconner, j’ai lu et au fur à mesure, je me suis dit que j’étais la plus heureuse des connes. Mais pas une conne méchante, hein, nan, une conne un peu ignorante, sympa, qui sourit et qui n’est pas vraiment dérangée par être baiser par un mec comme toi qui la trouve moche alors, que bon, elle est pas mal, quoi. Bref. Plus j’ai lu, plus je me suis dit que ta place était pas enviable. On sent que t’es là, à décortiquer les trucs qu’on a là-haut et qu’avec toutes nos merdes, t’arrives même à nous faire rire.
– C’est fort, hein ?
– C’est déprimant, ça m’a pété le moral. Rigoler du malheur, je me dis que j’aime bien ça, que ça détend, tout ça, mais me mettre le nez dedans et me taper sur l’épaule en rigolant et en disant « elle craint ta vie, mais je suis sûr que tu peux faire mieux, allez, encore un effort, ma belle – pardon, ma moche ! » Ouais, là, je reconnais, ça fait chier.
– Je suis désolé.
– C’est même pas vrai, tu l’es pas. Toi, t’as tes problèmes avec les glaces, moi, c’est avec les miroirs. Surtout ceux qui sont pas déformants. Alors, non, tu vois, je t’envie pas. Dans ta tête, ces pensées, même pas les tiennes, ou en plus des tiennes, tu dois en chier.

J’écris le silence. Sans décrire. Il y a là pourtant les draps froissés, les corps nus. Mais je me tais, pour que meilleure soit ta place.

– Tu dis plus rien ?
– Tu te rhabilles et tu te tires ?
– Fin de la discussion ?
– Tire-toi.

Tu sais ce qui s’en suit. Elle se lève, clope au bec. Sans un regard de sa part à l’autre qui se vautre dans son absence en tirant les draps sur son torse. Il se couche, se retourne. Elle jette un œil en arrière. Quand même. Rien qu’un. Juste pour remarquer ses orteils qui dépassent de son lit. Elle sourit. Elle reviendra.
« 

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