Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

L’homme Tordu – 29

Je disparais. Par réflexe. Morceau après morceau. J’ai laissé ici ou là quelques bonnes parties, du moins, les moins mauvaises. Mais le cœur, non. Lui, a-t-il trop battu, rabattu la même chanson à de dociles oreilles, il ne mérite que l’oubli et l’évanescence pure et simple. Il ne restera bientôt plus rien, à peine quelques preuves et des traces que la première marée un peu plus haute que les autres viendra effacer. Est-ce ainsi qu’on survit en s’évitant ? Si j’avais la réponse, je n’en serais pas là, à gratter sur les photos pour m’y effacer. C’est peut-être un peu de pudeur mal placée, mais du néant, il m’a toujours semblé qu’on était à la meilleure place pour demander de l’aide.

*

– T’es au courant que le soleil va se lever ?
– Et ? T’es ma mère ?
– Non, c’est dommage, t’étais plutôt pas mal comme mec. Alcool, clope et insomnie, je te laisse cinq ans, pas plus.
– Super. Comme ça, quand tu verras ma nécro, tu pourras dire « je l’ai baisé ».
– T’es si connu que ça ?
– Pas encore. En tout cas, pas de mon vivant.

*

Les moments où je me rends compte que je suis désespérément moyen et d’un commun des mortels, ce sont les jours de soldes, lorsque devant le rayon des pompes, la pointure à partir la première, c’est la mienne…

*

Devant la fenêtre aux rideaux rebroussés comme au théâtre, à regarder les toits de Paris dégouliner, j’apprécie mes derniers moments d’être extatique.

Extatique, j’aime bien ce mot-là. C’est de l’exotisme urbain.

*

Je ne sais pas qui c’est, comment elle est, comment elle bouge, ni même son parfum. J’ai encore moins compris comment elle s’y est prise… Mais la personne qui a pris mes nuits serait des plus agréables de me les rendre. Au moins une de temps en temps, comme ça, même pas pour jouer avec, juste pour voir si je peux encore y dormir. S’adresser ici pour me dire où les déposer, merci.

*

– T’es tordu, hein ? T’es tordu comme mec ?
– Tu veux l’affirmer ou poser la question.
– Plus je te vois, plus c’est évident.
– Alors me pose pas la question. Dis-moi que je suis tordu et c’est tout.
– Tu sais que c’est pas une insulte ?
– Je prends pas ça comme tel. Au fond, je te connais pas.
– Ni en surface.
– Donc, je te connais pas et je sais pas ce que tu veux y mettre.
– T’y mettrais quoi, toi ?
– J’y mettrais ce que ça sous-entend, dans tous les sens. Tordu avec une case en moins ou en trop et tordu parce que les torsions intérieures, tout ça, tous ces trucs qui font qu’on plie ici, qu’on fait l’esquive, rotation du bassin, « déhanché Sugar Ray Leonard » face aux problèmes, aux merdes. Tordu parce que passé dans différentes mains qui m’ont malaxé, étiré, qui n’ont pas laissé l’argile séchée comme il faut. Tordu avec la colonne vertébrale d’un mec qui a trop porté les autres, qui a trop porté pour les autres.
– Tordu donc.
– Tordu.
– Fier de l’être ?
– Tordu et je t’emmerde.
– Fier donc.

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