Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Archives de juin, 2010

L’homme Tordu – 49

 » – T’as dit quoi, là ?
– Hein ?
– Là, t’as dit un truc.
– Je vois pas.
– Moi je vois, enfin, j’ai entendu.
– T’as entendu quoi ?
– Le truc qui est plutôt féminin à dire.
– « On se revoit quand » ?
– Non. Ce mot, là. Celui que t’as laissé s’échapper.
– Ah. Celui-là.
– Exactement, celui-là.
– Il veut rien dire.
– Si. C’est une invitation. Et j’aime assez qu’on m’invite. « 


L’homme Tordu – 48

 » J’ose coller ma tête contre son cou, sentir l’odeur de la peau humide, comme une suée légère, comme un soir d’un orage d’été. Ma main glisse sur elle et mon bras l’entoure, et il devient question de saisir les années perdues. Il faut alors prolonger le moment. Des cœurs qui n’ont plus le vide entre eux pour se parler peuvent bien se parler, encore un peu. On peut sourire, être étonné du geste et avoir le sentiment de franchir un col. Et l’autre n’a rien d’une contrée lointaine ou hostile, l’autre t’accepte pour l’étreinte qui n’est ni une preuve ni une promesse. Dans ce qui se rapproche, à l’orée des lèvres, nous sommes la délicatesse, nous sommes l’attirance, nous sommes le mot qui nous invite. Dans l’espace des minutes qui nous ont figé, ma bouche a glissé à tes oreilles, « encore »… Encore lui. « 


L’homme Tordu – 47

 » Rien n’est indolore. Je ne peux pas t’aimer sans que ça laisse des traces, sans que sur ma peau, les endroits par moments effleurés, se déguisent en stigmates. Tu es passée par là, pudiquement, laissant des virgules à mes envolées et trois petits points à tes silences gênés. Cette nuit s’est écrite sur moi et on en a tourné des pages. Même si cette histoire se déroule dans la marge, qu’à jeter l’encre, on en noirci la page où surnage un cœur qui n’aime plus y croire, il faut gratter et laisser des preuves de ce passage. Et si l’on fait de moi la feuille à rouler, donne de l’élan à ma main pour jeter aussi loin que possible, cette bouteille à l’amour. « 


L’homme Tordu – 46

 » Les lumières ont défilé. Une à une. Et alors que les pointillés blancs se faisaient avaler par les roues de la voiture, mon esprit restaient – désespérément ? – à l’arrière, en arrière. J’étais un peu là, un peu las, au volant, combattant un retour de flamme de fatigue et j’avais comme les yeux embués. Un voile léger qui a fini par s’alourdir et des larmes s’amortir sur mes joues. Les minutes défilaient à l’heure de cette nuit qui s’est acharnée à ne pas oublier toutes les autres nuits. Et j’ai pensé qu’un souvenir, que des souvenirs qui s’accrochaient tant à la vie, à ne pas vouloir être oubliés, c’était pour dire « encore ». J’ai dû laisser échapper « toujours » de mes lèvres gercés. Les larmes, elles, ont continué le chemin, la légère descente jusqu’au désert où avait poussé une fleur qui tardait à éclore, mais qui était là, se tenant prête à s’ouvrir, à laisser l’odeur venir m’enivrer si j’abandonnais le combat. Une fleur, une graine que tu as semée en moi, à mon insu, parce que j’avais le dos tourné, trop occupé à ne pas vouloir regarder la vérité, trop occupé à craindre l’évidence. Une fleur, rien qu’une fleur, rare. L’espoir. Et même si aujourd’hui, je suis le seul à encore l’arroser, ce qu’elle donne comme force, c’est fou ce qu’elle donne. « 


L’homme Tordu – 45

 » – J’aime bien ta main dans mes cheveux, là.
– Tu veux que j’arrête ?
– T’es con ou quoi ? Continue. Continue.
– Continuer, c’est quoi qui fait continuer, hein ?
– J’ai une réponse toute faite.
– Moi aussi. Tu crois qu’on court après ça, après ce sentiment, touché une fois, même qu’effleuré ? Moi, j’ai l’impression que c’est ça. Tu jouis la première fois et tu recherches ça toute ta vie. T’as aimé, t’as été aimé et c’est le même cirque. Pourtant, à chaque fois, il y a un truc en plus, tu te dis que ça va plus loin, mais le vrai truc, le truc primal, à la base, le premier, ça n’a pas d’équivalent. Je voudrais gueuler, comme quand on sort d’entre les cuisses de sa mère, gueuler pareil, c’est que je voudrais.
– Et après ?
– Après, claquer, je m’en fous. On se libère là, tu vois ? Mais j’ai pas eu ça, même pas ça, t’imagines ?
– Un siège ?
– Ouais, j’en ai pas souvenir, je te rassure, mais ça doit se graver sur un endroit en toi. J’ai cette frustration là. Une de plus.
– On continue aussi parce qu’on est debout, c’est tout. Se mettre un coup de faux sur la nuque, ça en revient à être en échec et j’aime pas être en échec. C’est ça notre différence. Toi, tu veux retourner là où t’étais, moi j’aspire à être ailleurs. Au fond, c’est pas continuer chez moi qui importe, c’est recommencer.
– Le vent frais sur une plage, si t’as goûté, tu veux en reprendre une louche, les lumières de la ville qui défilent un soir d’ébriété, t’en demandes autant.
– Peut-être. Mais ailleurs.
– Mais ailleurs pour quoi ? Tu rediras je t’aime, tu l’entendras de nouveau. Ailleurs, c’est dedans que ça se passe. Le reste, c’est un retour à la terre. C’est tout.
– Je l’entendrai plus. Je l’écouterai surtout.
– Ah oui ?
– Oui.
– Je t’aime.
– Hein ?

Et là, oui, ils sourient, tous les deux, et on pourrait dire, parier que c’est bien la première fois.  »


L’homme Tordu – 44

 » Tout ce qu’on partage
Et puis soudain
Le silence
Plein
Comme une copie barbouillée de rouge
Pour te rappeler toutes tes fautes « 


L’homme Tordu – 43

 » Devant l’absence, toujours poser son genou à terre.
Devant l’absence, toujours tirer les fumigènes, un dernier appel.
Devant l’absence, mettre une main sur sa bouche, dire ton nom et le ravaler. «