Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

L’homme Tordu – 53

 » – Tu pars ?

Elle soupire. Les yeux, les siens, regardent les pieds, les siens.

– Je veux dire, il est tôt, quoi.
– Je t’ai regardé une partie de la nuit. T’as les pupilles qui bougent et ce côté pas tranquille en toi, même quand on t’a baisé à mort. C’est bien, c’est bon tout ce qu’on a fait, là, mais moi, je peux plus rien pour toi. Je fais la béquille quelques jours, quelque temps et c’est tout.
– Reste.
– Pour quoi faire ? C’est pas moi que t’attends, c’est pas mon retour à moi qui te fera de nouveau respirer. Va regagner ce qu’il faut regagner avant que la photo ne jaunisse, avant que les mots ne puissent plus t’aider, qu’ils sonnent creux dans ses oreilles.
– Si je savais comment faire.
– Tu crois qu’on sait tous ? On tente, on se plante. T’es là, en souffrance et quoi de plus ? J’aime bien qu’on soit à égalité toi et moi. On ne l’a pas toujours été. Maintenant, si. Et c’est là que je dégage. Parce que je pourrais tomber amoureuse de toi, parce que tu pourrais tomber amoureux de moi.
– Tomber amoureux, voilà encore une expression que j’aurais jamais comprise.
– Ouais, c’est douloureux.
– On pourrait pas s’envoler amoureux, je sais pas, moi, se relever amoureux ? Se dessiner amoureux ?
– Ce serait trop simple. Et puis, t’aurais plus rien à écrire.
– Ah oui, alors si on touche à mon gagne-pain, continuons à tomber.
– Tu sais ce que tu vas écrire maintenant ?
– C’est presque fini. Entre tes visites, j’ai eu le temps de faire sécher l’encre après l’avoir jetée.
– Je t’ai inspirée ?
– J’ai une bête à l’intérieur qui dit, qui ordonne, qui dit « écris » et elle est insatiable. Moi aussi, tu me donnes un morceaux de rien et j’en fais une histoire. C’est à la limite de l’obsessionnel. Comme un mec qui se lave soixante fois les mains par jour.
– C’est douloureux tout le temps ?
– C’est comme tomber amoureux, ce serait trop simple si ça faisait du bien.
– Et y’a pas moyen de choper un peu de légèreté là-dedans ?
– Malheureusement, les Bisounours ne m’ont jamais vraiment inspiré. Ou alors pour en faire une secte qui se ferait un bon suicide collectif.
– Ça changera ça, un jour.
– Il faudra bien. Parce que c’est plus tenable. J’ai trop perdu à trop écrire.
– La fille sur le frigo. Dommage collatéral.
– Dommage frontal.
– Dommage tout court. Et ça va s’appeler comment ?
– Je sais pas, un truc comme toi et moi ?
– On a quoi de comment ?
– … Des peines perdues ?

Pas un mot. Un sourire triste pour clore la conversation et un baiser ni volé, ni perdu, lui. La porte se referme sur elle. Et si on disait que c’était là que ça recommençait ?  »

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