Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Archives de décembre, 2010

Un Noël Des Accordés

Voici les cinq premières minutes du spectacle… Le reste à découvrir dès le 9 janvier…

 »
Sam –
« Le rêve comme moteur ». Un jour, j’ai lu ça sur un mur, avec pas signature, rien d’autre. Un mec était venu, avait écrit ça et disparu. Ça fait un certain temps que je rêve plus et peut-être que c’est pour ça que je bouge pas mon cul. Je sais pas à quoi ça sert un rêve. Ou alors c’est juste fait pour t’endormir. J’aime pas qu’on me fasse croire à un truc qui existe pas. Sur une bouche d’aération bien chaude, de toutes façons, à quoi tu penses, à quoi tu rêves ? Suite présidentielle dans un hôtel ? Jacuzzi ? Ou juste à la prochaine bouteille… Le rêve, ça réchauffe même pas, ça donne pas à bouffer, je suis sûre que ça te tue. Tu te crois en train de patiner et tu congèles dans un parc. « Le rêve comme moteur ». C’est un mot, c’est juste un mot. Et pis lui, là, qui apparaît comme une fleur, comme une mauvaise herbe.

Louis –
Excusez-moi, mais… enfin, je sais qu’on ne commence pas une discussion par ça, par s’excuser, je veux dire. C’est comme si j’assumais pas le fait de venir vous parler, alors que ça fait, je sais pas, moi, un paquet de pièces que je vous laisse depuis le temps que je vous croise ici et… Enfin, j’ai beau regarder, mais j’ai pas de raison de m’excuser. Ou alors peut-être de ne pas vous avoir adressé la parole plus tôt, mais euh… je suis d’une timidité maladive, c’est à peine si j’arrive à demander du sel à la table à côté quand je déjeune au self. Quand je dis « excusez-moi », au fond, c’est comme une formule de politesse, alors que j’ai juste envie de vous dire bonjour et qu’on échange quelques mots, quoi. On est le 20 décembre et je pensais que… que demain, moi, je prenais pas le métro, parce que j’ai pas à aller au boulot. En fait, ma mission s’arrêtait aujourd’hui. Je suis intérim et je croyais que j’allais être prolongé, mais non… Comme j’ai merdé sur des opérations, ils ont pensé que j’étais nul dans la boîte où j’étais engagé. Mais je suis pas informaticien, moi. C’est pas mon truc la modernité, je serais plus dans le travail de la terre, jardinier, ça pourrait me plaire par exemple, ou fleuriste, mais je trouve pas de place parce que j’ai une hernie discale qui me handicape et bon, on veut pas m’assurer. Je veux pas vous embêter avec mes histoires, hein. C’était juste pour vous expliquer pourquoi je vous verrai pas demain, si vous êtes là et pourquoi je vous donnerai pas de pièces. Mais si vous voulez, je peux vous en donner une d’avance ou plein d’autres ? Je sais pas, peut-être que vous aussi vous faites la trêve des confiseurs ? Vous partez ? A la montagne ? Moi, je reste là. Enfin, pas là, dans le métro, mais chez moi. J’habite pas loin, c’est pas grand, mais c’est pas loin, c’est ça qui est bien… En même temps, heureusement que c’est pas loin, sinon, je descendrais pas ici !

Sam –
Qu’est-ce que tu veux ?

Louis –
Vous parlez ! Ouah ! Ça, ça me rassure ! Parce que depuis tout à l’heure, je suis en roue libre, vous me coupez pas alors que toutes les autres filles, à la troisième syllabe que j’émets, elle me dise déjà « ta gueule »…

Sam –
Je croyais que t’étais timide ?

Louis –
Ben oui. « Vous pouvez me passer le sel ? » Huit syllabes. Quand j’arrive à le placer, je sue tellement que les gens en face se disent que je suis malade.

Sam –
Donc, là, si je te disais de fermer ta gueule, on pourrait concrètement dire que t’as battu un record ? T’en es à deux pages de monologue, là ?

Louis –
Je savais pas qu’on allait se tutoyer si vite.

Sam –
T’es pas muet, mais t’es peut-être dur de la feuille. Qu’est-ce que tu veux ?

Louis –
… Rien.

Sam –
Très bien, alors bon Noël.

Louis –
Attendez. En fait, si je veux bien un truc, mais… Vous allez me trouver un peu cavalier sûrement. Est-ce que je peux vous inviter pour prendre un verre ? Après, je peux vous raccompagner. J’ai pas de voiture, mais on peut s’arranger et…

Sam –
Tu veux me sauter ?

Louis –
… Je préférerais prendre un chocolat chaud d’abord. »

Rendez-vous au Laurette dès le 9 janvier…


Tout nouveau, tout beau…

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Oui, oui, ça se modernise… enfin…


Peau neuve

C’est toujours pareil.

Les choses se ressassent, bavassent entre elles. Même bas, même dans ce chuchotement, on finit par les entendre. Elles ont forcément des choses importantes à se dire ces choses, surtout à cette heure, surtout à cette heure où je devrais dormir.

Je le sais. Chaque nuit comporte son voleur. Il reste dans l’ombre, à attendre lui aussi que là-haut, que quelque part en moi, tout ce bavardage inutile cesse.

Moi aussi.

Que tout cela se produise vite et qu’il reparte avec ce qu’il veut. Tout ce qu’il veut, mais surtout ce qui pourrait être le plus lourd. Je lui fournis la fourgonnette s’il le faut, les clés sont sur le contact, le plein est fait, la carte grise à son nom. J’ai même installé le GPS et l’autoradio lit les MP3. Il est difficile d’être plus cordiale, serviable.

Mais il sait lui aussi.

Le plus lourd n’est pas ce qui brille le plus. Alors, quand le sommeil finira par faire taire les choses, il viendra faire son marché et prendre encore un souvenir, celui avec un éclat, un reflet de lune dans une larme de joie. Au lendemain, déserté de cette tendresse, je n’aurais plus qu’à souffler la poussière à son endroit et m’en imaginer une nouvelle.

Le voleur partira avec tout ce qui m’a fait. Dans sa masure, à force de devenir riche à me déposséder, je finirai par me dire qu’il veut juste que je redevienne moi.

Moi autre part. Sans le noir, sans le lourd.

Alors, c’est toujours pareil. Sous mes paupières, j’attends que la nuit tombe.


Tête basse / Tête haute

Elle est sublime. De rouge vêtue. Cheveux noirs longs et lisses, yeux bleus intenses. Lèvres pulpeuses…

Je ne le supporte plus cet ascenseur. Il te monte ou te descend ces six étages en à peine cinq secondes. A chaque fois, je sens mon cœur faire un étrange va et vient dans ma poitrine. Comme si j’avais besoin de ça pour avoir la nausée. Quand tu arrives ici, je veux dire, rien que là, devant cet institut, sur le parvis, tu sens forcément un truc se resserrer très fort en dedans.
Ça me surprendra toujours ces flèches rouges où l’on indique où les gens doivent aller fumer. Et eux, là, pansements ici, pansement tout autour, traînant leur perfusion comme un fantôme son boulet, bravant l’interdit, montrant le courage dans la désespérance, ils s’en grillent une.

« Non, désolé, je n’ai pas de feu, je ne fume pas ». Tête basse, je rentre.

… Elle est sublime. Jusqu’au bout des ongles, écarlates eux aussi. Elle retire une mèche qui s’est engouffrée à l’orée de ses lèvres. Cela dure cinq secondes. Que c’est long, que c’est bon…

Je pourrais venir ici les yeux fermés désormais. Je sais le nombre de pas qu’il me faut pour traverser ce gigantesque hall, rencontrer des regards hagards, d’autres préoccupés et, les plus rares, ceux dans lesquels on peut lire de l’espoir. Alors, j’arme le mien du même ingrédient.

… Elle est sublime. Ses yeux croisent les miens. J’ai une fossette qui se creuse. Et puis, j’ai les sourcils en circonflexe. Je ne peux m’empêcher de penser pourquoi elle est là. Valise à la main, elle vient rester pour un bout de temps. Et personne, là, à ses côtés, pour lui tenir la main.
Je suis pris d’une insondable tristesse alors que l’ascenseur me chavire de nouveau le cœur et j’en perds ce sourire ridicule, trop en compassion. Y a-t-il des secondes où la légèreté n’a plus sa place ?

Tête basse. Tais-toi même si t’as envie de parler, de dire « bon courage ». Comme à ces gens, ces deux parents qui sont là, qui traînent depuis des heures interminables à attendre des nouvelles de leur enfant. Comme aux autres, poussant le fauteuil roulant de ce gosse un peu trop chauve, un peu trop tôt.

Tête basse. Tais-toi. Le courage, ils l’ont et forcément, dans leurs regards mêlés d’angoisses et d’Espérance, il les redresse, leur donne suffisamment de souplesse pour faire le dos rond et de résistance pour tenir.

Le courage, je le vois là. Je lui serre la main, je l’embrasse, colle ma tête à la sienne, comme pour mieux ne faire qu’un. Et je m’entends prier, presque par réflexe. Je me surprends. Je prie.

… Elle est sublime. Aujourd’hui, elle a dû reprendre sa valise et ressortir d’ici, un peu différente. J’espère la croiser, à la sortie de cet hostile ascenseur et la voir tenir la main à un homme qu’il aime. Un homme qui sait son courage, qui sait qu’elle est toujours la même.

Tête haute.