Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Tête basse / Tête haute

Elle est sublime. De rouge vêtue. Cheveux noirs longs et lisses, yeux bleus intenses. Lèvres pulpeuses…

Je ne le supporte plus cet ascenseur. Il te monte ou te descend ces six étages en à peine cinq secondes. A chaque fois, je sens mon cœur faire un étrange va et vient dans ma poitrine. Comme si j’avais besoin de ça pour avoir la nausée. Quand tu arrives ici, je veux dire, rien que là, devant cet institut, sur le parvis, tu sens forcément un truc se resserrer très fort en dedans.
Ça me surprendra toujours ces flèches rouges où l’on indique où les gens doivent aller fumer. Et eux, là, pansements ici, pansement tout autour, traînant leur perfusion comme un fantôme son boulet, bravant l’interdit, montrant le courage dans la désespérance, ils s’en grillent une.

« Non, désolé, je n’ai pas de feu, je ne fume pas ». Tête basse, je rentre.

… Elle est sublime. Jusqu’au bout des ongles, écarlates eux aussi. Elle retire une mèche qui s’est engouffrée à l’orée de ses lèvres. Cela dure cinq secondes. Que c’est long, que c’est bon…

Je pourrais venir ici les yeux fermés désormais. Je sais le nombre de pas qu’il me faut pour traverser ce gigantesque hall, rencontrer des regards hagards, d’autres préoccupés et, les plus rares, ceux dans lesquels on peut lire de l’espoir. Alors, j’arme le mien du même ingrédient.

… Elle est sublime. Ses yeux croisent les miens. J’ai une fossette qui se creuse. Et puis, j’ai les sourcils en circonflexe. Je ne peux m’empêcher de penser pourquoi elle est là. Valise à la main, elle vient rester pour un bout de temps. Et personne, là, à ses côtés, pour lui tenir la main.
Je suis pris d’une insondable tristesse alors que l’ascenseur me chavire de nouveau le cœur et j’en perds ce sourire ridicule, trop en compassion. Y a-t-il des secondes où la légèreté n’a plus sa place ?

Tête basse. Tais-toi même si t’as envie de parler, de dire « bon courage ». Comme à ces gens, ces deux parents qui sont là, qui traînent depuis des heures interminables à attendre des nouvelles de leur enfant. Comme aux autres, poussant le fauteuil roulant de ce gosse un peu trop chauve, un peu trop tôt.

Tête basse. Tais-toi. Le courage, ils l’ont et forcément, dans leurs regards mêlés d’angoisses et d’Espérance, il les redresse, leur donne suffisamment de souplesse pour faire le dos rond et de résistance pour tenir.

Le courage, je le vois là. Je lui serre la main, je l’embrasse, colle ma tête à la sienne, comme pour mieux ne faire qu’un. Et je m’entends prier, presque par réflexe. Je me surprends. Je prie.

… Elle est sublime. Aujourd’hui, elle a dû reprendre sa valise et ressortir d’ici, un peu différente. J’espère la croiser, à la sortie de cet hostile ascenseur et la voir tenir la main à un homme qu’il aime. Un homme qui sait son courage, qui sait qu’elle est toujours la même.

Tête haute.

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2 Réponses

  1. l'H

    Chaque fois lire ces textes et cette impression de similitude,
    Seul au monde avec les autres
    Seul au monde comme tant d’autres
    Depuis le temps que j’arpente ce hall d’hôpital
    Incrédule, égoïste pour ne pas penser que tous ces gens que je croise
    Ne sont pas des figurants de ma vie qui se joue
    Des heures passées à les regarder, eux qui me rendent certainement le même regard hagard que je pose sur eux…
    Des heures passées à espérer désespéré, ne sachant plus a quel saint se vouer…
    La trotteuse de cette grosse horloge qui met des heures a faire son tour…
    Cette odeur qui vous noue l’estomac un peu plus lorsque s’ouvrent machinalement ces portes automatiques. Cette odeur mêlée de pharmacie, de cantine, de machine à café…
    Des heures assis là a lire et relire les même magazines jusqu’a la date le nom de l’éditeur de l’imprimeur, a relire pour la énième fois ces affiches vous conseillant de vous faire aider pour arrêter de fumer alors que vous venez de griller la énième qui accompagné le énième café, long court sucré déca capuccino thé chocolat…tout y est passé…
    Seul au monde comme tant d’autres et ce ballet incessant d’helico,de pimpon, de lumière bleu…
    La nuit tombe, dans ce parking sombre j’en grille une dernière, lâche mes larmes caché a l’abri des regards hagards…sous cet helico qui une fois de plus décolle.
    Je reprends mon souffle, me cramponne au volant, 200 bornes, dans 2 heure a la maison, dans 3 heures couché, dans 12 heures de retour…la trotteuse a repris son rythme…
    Déjà de retour, la trotteuse c’est emballé, l’estomac prêt a se nouer…
    Ding-ding ,portes automatiques…
    Que se passe-t-il ?sapins, guirlandes, boules scintillantes…putain !bientôt noël…quelques regards s’illuminent accompagnés de sourires timides…
    Ne sachant plus à quel saint se vouer…
    …et nous voila « pauvres mécréants devant l’eternel », caressant l’espoir « d’un meilleur »,
    Prêt à caresser le duvet blanc de SAINT NICOLAS et à refouler en enfer pour quelques instants la barbe blanche de SAINT PIERRE.
    Et chacun y vas de son « bon noël »
    …bon noël que l’on souhaitera d’un coup dans un élan de générosité à l’un, à l’autre, à cette infirmière qui illumine vos jours de son sourire, ou a celle là qui s’en fou des guirlandes et dont le « pas sourire » serait là pour vous rappeler ou vous êtes…qui sait,elle a peut-etre elle aussi ses soucis…
    A ce « bon noël »qu’on nous souhaite on répondra d’un hochement de tête ou d’un sourire…ou d’un « a vous aussi »…c’est selon…
    Seul au monde « tête basse »
    Avec les autres « tête haute »

    décembre 13, 2010 à 5:51

  2. Anita

    Comme toujours te lire est un plaisir, un délice, un voyage au fond de soi…merci pour ces précieuses émotions auxquelles tu permets de s’exprimer à travers tes mots.Inconditionnellement sous le charme.

    décembre 14, 2010 à 7:19

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