Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

La course & la mélancolie

Ils vont vite.

Qu’ont-ils tous à courir ainsi ? Que rattrapent-ils ? Que fuient-ils ? La vie n’est elle pas suffisamment compliquée, tordue, aliénante pour s’en rajouter une couche un samedi soir ? Ils doivent vite boire, vite sentir l’ivresse, rire vite et fort, vite s’agiter, gesticuler, dire leur amour à cette fille, là, celle-là même qui se faisait chanter un même amour sur un même air un même soir de la part d’un même homme. Ils vont vite et se répètent. Seuls les prénoms changent.

… La fille a la peau mate et les lèvres rouges. Elle tire sur sa cigarette avec une certaine frénésie puisque, comme on l’a dit plus haut, ils vont vite. Au bout de ces quelques taffes, un sourire à donner à ma personne qui foule les trottoirs des Grands Boulevards. Ses yeux, noirs, brillent d’une ivresse encore contrôlée. Elle les fixe dans les miens sans trop attendre…

Elles vont vite.

De l’autre côté du trottoir, ces deux filles qu’on croirait sortie à peine de l’adolescence. La démarche est bancale pour des talons trop hauts et ces jupes trop courtes. Et tout ce rouge pour deux chaperons qui n’esquivent pas le loup, mais le poursuivent. Quelle énergie me faut il pour les dépasser ? Et je les entends, surprends une conversation dont la vacuité sidérante en appellerait à la physique quantique pour y trouver un sens. Elles vont vite, donc.

… Je me dirige vers elle sans savoir ce qui se dessine sur mon visage ou dans mon esprit. S’installe en moi un malaise que je combats. Irai-je aussi vite ? Faut-il déjà que je trouve l’excuse afin de prendre le premier métro ? Ou alors, laisser aller, prendre le temps dans toute cette vitesse, même un temps infime, mais rien qu’un temps, un silence d’une noir, pas plus…

Tout se raccourci, y compris la nuit, y compris les verres qui ne se traduisent plus qu’en shot. Certains courent. D’autres se frappent amicalement. Les petites frappes banlieusardes hurlent les deux chiffres de leur département comme un cri de guerre – comme un division entière d’attardés – et balancent du laser rouge à qui n’en veut pas. Courez, courez, le RER n’attend pas.

… Je m’approche. Le blanc de ses dents disparait encore une petite fois dans son verre. . Mon corps, tendu, mais en apparence, d’une relative souplesse, réduit la distance…

Je suis rentré. J’ai jeté un œil dans la glace. Le regard y reflétait une dureté et une mélancolie slave.

… Au fur et à mesure que mes pas me rapprochaient d’elle, son air léger s’est assombri et son sourire s’est comme déformé. A sa hauteur, j’ai dû la frôler comme on croise un iceberg. Plusieurs mètres nous séparaient quand je me décidais enfin à me retourner vers elle. Son dos était déjà tourné…

Elles vont vite.

Et mes lèvres se sont scellées.

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