Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

« La nuit, en attendant le train » extrait…

« … Je ne crois pas que Lita comprenne quoi que ce soit à l’amour – moi non plus d’ailleurs. Elle ne sait pas aimer – moi non plus d’ailleurs. Elle sait juste que sans amour, elle n’est rien.

– As-tu des enfants ? me demanda-t-elle. Je sentais poindre une sorte de jouissance au sein de mon intellect prêt à bondir sur l’occasion qu’elle me donnait d’être désagréable.

– Oh, j’ai… trois chats, lui répondais-je, tout fier.

– Trois chats ? dit elle. Son sourcil gauche vibrait légèrement, ne sachant tenir une bonne position ; ni trop courbé pour être interrogatif, ni trop refermé pour être agressif. Cette femme ne savait manifestement pas si je l’attendais au premier ou au trentième degré.

– Oui, Hector, Sigmund et Friedrich. Est-ce que ça compte ? Elle resta en suspens un léger instant, le temps que son cerveau lui fasse comprendre que tout cela était une forme d’humour. Même si j’ai effectivement trois chats.

– Pose la question au recenseur, mais je ne suis pas sûre que cela rentre dans ses petites cases, dit elle, un sourire enfin rassuré.

– Ah… Eh bien, non, pas d’enfants. Que des chats. Je suis désolé, c’est peut-être éliminatoire ? lui lançais-je en remettant mon nez dans le verre en quête des dernières gouttes de Blue Lagoon.

– Non ! Non, bien évidemment que non ! C’est juste qu’un homme de trente-cinq ans sans enfants, c’est… étrange.

– Etrange. Comme un nombril sur la joue gauche ?

– Rare, c’est rare, se reprenait-elle. Non, c’est étrange, elle avait raison. Etranger même. L’idée m’effleurait quelques secondes à chaque nouvelle naissance autour de moi. Seulement, mon système lymphatique avait dû développer des anticorps contre ce genre de pensées.

– En plus, un… beau mec, écrivain, en pleine forme comme toi, ça doit attiser quelques appétits. T’es plutôt une espèce en voie d’extinction. J’ai quelques amis qui feraient de toi leur repas pour les vingt ans à venir.

– Donne-moi leur adresse, que j’évite de les croiser. Les trois petits points qu’elle avait mis juste devant « beau mec » en avait tant dit sur son envie de moi que j’entendais déjà le cor sonner la fin de la chasse. La proie était déjà dans les filets, prête à dévoiler son flanc. J’aurais pu lui dire que la récré était terminée et qu’on allait chez moi. Mais je voulais faire durer le plaisir. Le seul, au fond, qui m’intéressait : la garder à distance.

– Tu sais, moi qui ai deux enfants, je comprends que des femmes n’en veuillent pas. Elle ne lâchait pas l’affaire. Si la soirée se passait autour des désirs de paternité, je savais que je finirais par l’étrangler. Il me fallait donc taper un peu fort, en bas de la ceinture, puisqu’après, tout, c’est bien de là qu’ils viennent les enfants, non ?

– Je connais des gens comme moi, surenchérissait-elle, des gens qui n’en veulent pas, des gens qui…

– Qui élèvent des chats donc, la coupais-je. Qui ne sont pas vraiment enclins à savoir s’ils sont fertiles ou non, si leur ADN ne donnera pas naissance à une nouvelle tare génétique. Qui, simplement, ne veulent pas entendre leur progéniture hurler lorsqu’ils leur présenteront la facture de leur éducation. Parce que c’est cher un enfant, non ? Combien par an ? Dix, quinze mille balles ? Tu multiplies par quoi, une bonne vingtaine d’années ? Moi, je dis, bien placé, tu fais sauter la banque et tu prends ta villa sur la côte, en cash !

Son sourcil avait enfin pris une décision. Agressif. Je n’en espérais pas moins. Cependant, pour prendre un peu de contenance, je cherchais désespérément quelque chose à me remettre dans le gosier, mais le lagon était définitivement asséché. Je devais recevoir sa réponse un peu désarmé. Tant pis pour moi. Son sourcil droit devint l’écho du gauche et sa bouche se mit au diapason. Mon verre vide à la main, je m’apprêtais à recevoir sa limonade en plein visage. Sait-on jamais, avec un peu d’adresse, je pourrais l’éviter en en récupérant dans mon verre érigé en dernier bouclier. Ses doigts lâchèrent son verre – ouf – et elle croisa ses mains, comme ses gens qui viennent vous expliquer ce qu’est la vie. Je soupirais. Enfin quelqu’un qui allait me dire ce que c’était. Elle s’avança, prenant appuie sur ses coudes, puis ouvrit lentement sa bouche.

– Léandre, commença-t-elle, un enfant, ce n’est pas un placement financier, ni forcément un monstre et encore moins un être malfaisant qui t’en voudra de ce que tu as fait ou n’a pas fait. De tout ce que tu lui offres en tant que parent, en retour il te donne l’essentiel… Elle sourit. Je craignais le pire.

– … L’amour.

Le pire arriva. Je ne sais pas qui est ce type, ou cette fille, mais l’Amour, putain, il a bon dos. Tout part de lui, tout y revient. Il justifie tout, des crimes passionnelles au guerre de religions. « Je m’excuse, Monsieur le Juge, mais je l’ai tuée parce que je l’aimais tant » … L’amour. M’en parler ici, dans ce rendez-vous arrangé. D’ailleurs, tout était dans ce mot, « rendez-vous ». Capituler avant de combattre. Abandonner. S’abandonner.

Elle avait dit « l’amour » et c’était comme de la kryptonite à mes oreilles. Mes forces s’évaporaient alors qu’elle reprenait son monologue. J’entendais tout ce qu’elle disait sans l’écouter, tournant mécaniquement ma bague sur mon index droit, comme on frotte une lampe en espérant qu’un petit en sorte. Même un génie au rabais, un stagiaire m’aurait fait plaisir si, au moins, il avait pu me faire disparaître dans ce moment-là. Elle avait dit « l’amour » et faisait l’éloge des enfants, des siens, de tout ce qu’il lui apportait, des devoirs qu’elle avait et de l’avenir qu’elle espérait pour eux. Pour sûr, c’était une bonne mère. Une bonne mère célibataire qui fuyait ce rôle le temps d’une soirée pour se draper dans la peau d’une femme en manque de sexe. Et qui sait ? Après le sexe, s’il y a coït, il y aura peut-être fusion et une fibre paternelle qui fera son apparition dans l’œil torve de l’homme achevé par trente ou quarante minutes de va-et-vient ininterrompu – j’ai calculé dix minutes par années de solitude sexuelle.

Une bouffée de chaleur me parcourra la poitrine. Et si elle voyait cette étincelle dans mon regard ? Poli comme je suis, je dirais « oui, pourquoi pas ? » et j’en serais bon pour jouer au père par défaut, avant qu’elle ne me fasse part du désir d’une combinaison de nos gênes dans un nouvel être. Mon cerveau réfléchissait à deux cents et impossible de trouver la pédale. C’est comment qu’on freine ? me murmurait Bashung.

– Tu ne peux pas en avoir, c’est ça ? Elle me sortit ainsi de mon angoisse galopante. Je pouvais reprendre la main, je ne sais pas comment, mais il me fallait une sortie de secours.

– Euh… je mets des caleçons, lançais-je dans un dernier désespoir d’humour. Ses sourcils vibrèrent de nouveau, bloqués entre deux états. Leur indécision m’était insupportable, je décidais alors de coller mes réflexions au plus proche du commun des mortels.

– Je veux dire, ça va, a priori, ça marche. Je n’ai pas étudié au microscope, mais mes spermatozoïdes me semblent avoir encore un peu d’avenir devant eux.

– Tant qu’on n’a pas eu d’enfants, on ne peut pas être certain de leur efficacité. Beaucoup de personnes stériles s’ignorent, tu sais. C’est comme ça qu’elles développent une colère et une aversion pour les enfants. Je m’intéresse beaucoup à la psychologie, je suis d’ailleurs abonnée à différents magazines et j’ai lu un dossier très intéressant dessus. Je peux te le prêter si ça te dit ?

Et voilà comment ce « rendez-vous » prenait des allures d’apocalypse. Une mère célibataire désireuse de mettre fin à quatre ans de désert sexuel me prenait pour un stérile aigri et m’offrait une thérapie au front aussi bas que le sien. C’est à ce moment-là que l’Autre a fait son apparition, riant dans sa barbe. La mienne en l’occurrence. Il me regardait, aussi mal à l’aise qu’une oie début décembre. –

Abrège, dit il. Ça ne sert à rien de te faire plus mal. Au fond, tu sais que tout ça va finir allongé. Et puis, elle n’attend que ça. Paie les verres, balance-lui un truc un peu fou pour éviter de passer par la case dîner. Surtout, évite le dîner parce que moi aussi, ça me va tuer. L’Autre avait raison. Une fois de plus. Elle, continuait son analyse. Il ne me restait plus beaucoup de choix. Soit je sortais un billet que je lui donnais en la remerciant pour la séance, mais l’Autre et moi, on se la mettait sur l’oreille pour la soirée. Soit… soit je sortais un truc un peu fou.

– Tu es la femme de ma vie.

Elle se stoppa net, terrassée, la bouche à moitié ouverte. L’Autre, lui, se tapa la main contre le front et me regarda.

– Tu fais une différence entre « un peu fou » et « suicidaire » ? me demanda-t-il.

– Fallait préciser le niveau de folie, lui répondais-je.

– Comment tu peux dire ça alors que je viens de te contredire ? lança-t-elle.

– Lita, ça fait six mois que j’attends une femme comme toi. Tu viens de décrocher le pompon.

– C’est quoi le pompon ?

– Je serais d’avis de sauter le dîner afin de te le présenter au plus vite. Si je te le montre ici, je finis la soirée au poste. Elle rit. L’Autre en salivait d’avance. Et moi ? Moi, j’avais à l’esprit de garder un œil vif après la parade.

La parade. Ma calculette ne m’avait pas joué de tour. Quarante minutes. Elle ne s’était pas arrêtée une seule d’entre elles sur aucune partie de mon corps. Nous étions un duo en solo. Ce n’était pas la première fois qu’une femme me faisait sentir aussi important qu’un vibromasseur. Non. Là, simplement, j’avais juste ce terrible sentiment de gâchis. Mon temps si précieux était de nouveau sacrifié sur l’autel de ma médiocrité. Le tout aurait pu être sauvé un minimum si, au moins, j’avais joué. Même par politesse envers moi-même. L’Autre, lui, avait déjà déserté et s’était réfugié je ne sais où en moi. Non pas que Lita n’était pas appétissante et désirable. Au contraire, sa peau était douce, ses hanches, discrètes comme ses seins. Je n’aurais eu à redire que sur sa toison dont je regrettais de ne pas voir la coupe d’été. Son seul véritable défaut fut de hurler « maman » une bonne vingtaine de fois alors que ses orgasmes montaient. Certaines implorent bien Dieu dans ces moments-là, vous me direz. Mais l’un comme l’autre n’ont pas forcément leur place entre les draps. Si je n’avais pas su que sa mère était morte quand elle était plus jeune, je lui aurais proposé de l’appeler après la première jouissance. Histoire d’offrir à ses parents de « l’amour ». Mais je résistais avec comme ligne de fuite mon propre plaisir. Malheureusement, à chaque accélération de mes coups de reins pour atteindre la délivrance, elle repartait dans son invocation. J’avais beau appuyer un peu partout pour trouver un bouton qui baissait le volume, mais rien n’y faisait. Cela empirait, au contraire. Au fond, ce n’était l’image de sa mère qui me perturbait ou encore la relation qu’elle pouvait avoir avec elle. Non. Il s’agissait de la mienne qui s’invitait dans la chambre. Mon esprit trop versatile allait alors se jouer de moi et de ma raideur si je ne trouvais pas une solution. Je me concentrais alors dans un effort de bagnard à casser un rocher plus gros que lui. Aller-retour, aller-retour… Je profitais d’un instant de répit pour m’achever le plus rapidement possible. La sueur perlait sur mon front et dans mon dos. Elle gardait les yeux fermés, comme depuis trente-neuf minutes. J’augmentais la cadence, quitte à enrayer la machine qui m’accueillait. Il fallait que j’aille au bout. Je la fixais, contrainte de subir toute ma bestialité et veillais à ce qu’elle ne reparte pas dans un nouvel élan. Mais elle commença à reprendre son rythme saccadé et ses lèvres murmurèrent de nouveau un son que je me refusais d’entendre. Il fallait faire vite, encore plus vite, que sur cette course, je sois plus rapide qu’elle. Je n’étais alors plus concentré que sur une petite vésicule en moi. A m’en tordre le ventre, à en risquer la rupture abdominale. Enfin, la lumière s’approchait. La petite mort me tendait la main. « J’arrive ! » Encore quelques mètres. Le chrono tournait et la ligne d’arrivée à trois, puis deux, puis une foulée. Il n’y aurait pas photo pour départager le vainqueur. Je prenais la médaille de l’égoïsme avec fierté. Mon corps se contracta alors une dernière fois, gonflant les veines dans mon cou et ma tête bascula en arrière. Je jouissais. Et ma bouche, elle, s’ouvra. Je pensais que cela était pour pousser un râle de plaisir. Mais elle me fit un enfant dans le dos.

– Maman !

Mes yeux grands ouverts se scotchèrent au plafond, terrifiés par ce qui venait de sortir de moi. S’il y a bien un jour où j’aurais voulu être muet, c’était celui-ci. »

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