Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Archives de novembre, 2011

Muret

Il y aurait tant à dire de ce premier rendez-vous au centre de détention de Muret… Je n’en retiens qu’une émotion, celle, en voyant la porte se refermer derrière moi, à la sortie de l’atelier, que je suis dehors. Dehors et sans voix. Pour rire nous dirons, je me suis filmé avant et après. J’ai pris cinq ans entre les deux. Et pourtant, Dieu sait que je n’ai pas envie de faire de l’humour. J’écris, je crois, ce billet, sous le coup encore de cette émotion.

Face à moi, huit détenus, tout âge confondus. Certains sont là depuis longtemps et vont y rester encore, d’autres sont plus jeunes, mais, au minimum, ils ont pris vingt ans. Ils ont des pseudos, je ne dois pas savoir qui sont ils. Encore moins ce qu’ils ont fait. Avoir l’accès à l’humain. Ma tête réfléchie trop vite, je sue, mais je ne dois rien montrer. L’animateur a dit de ne rien leur livrer. Je sens qu’on me jauge, qu’on me toise. Un mot ou deux part sur ma mère, sur mon nom, sur ce que je suis, sur qui je suis. Pour la première fois, j’ai senti mon sens de l’humour me demander une énergie folle pour ne pas sombrer. Les mecs en face ne plieront pas. Je passe dans le tambour d’une machine à laver. Il y en a un qui m’envoie au visage un texte d’une violence sans nom. « C’est mon bide qui parle » dit-il.

Je sens que je patine dans ma démonstration d’écriture de monologue. Les types en face de moi ne sont pas venus voir un professeur faire une démonstration de son talent. C’est eux le sujet, pas ma définition du paradigme ou ma construction de personnage. A un moment, je me dis que je ne vais pas tenir. En face, un grand écossais parlant cinq langues me remue dans tous les sens, me contredit, me lance mille mots que je ne connais pas, me ruine d’un débat sur les mots qui n’est pas le mien. Je me recentre. Je ne sais pas ce que je vais chercher à l’intérieur, mais je tiens. Deux heures et demi, ce sera long.

Celui qui s’occupe de la bibliothèque passe son temps à dire aux autres de ne pas se balancer sur les chaises. Il m’ouvre une porte. Je dis « Moi, je vous jure, j’ai pas balancé et il vaut mieux en prison, hein ? » Tous se marrent. Un truc se décoince. Ma chemise respire un peu. Il faudra tenir tout le temps de ce premier atelier sans céder et réussir jusqu’au bout, jusqu’à cette poignet de main qui tient, qui dure, avec chacun, avec les plus belliqueux, le regard dans les yeux, la jauge permanente, cette main qu’un autre me serre, dont je sais que lui, ses mains ont sûrement commis le pire. Mais je tiens, le regard et la poignée. Je ne la lâcherai pas avant que lui ne la lâche.

Repartant dans ces couloirs interminables, croisant des regards vides en compagnie de mon animateur, je repense à un d’eux qui m’a dit « moi, j’ai pas le temps d’écrire’. Je lui dis « pas le temps dans une prison, c’est drôle, hein ? ».

Marc, le responsable me dit en se marrant de son accent Toulousain « je suis con, j’ai oublié de vous donner la ceinture de sécurité avec l’alarme dessus, vous m’y faites penser la prochaine fois, hein ? » De battre mon coeur s’est arrêté.

Je ressors donc.

Quinze minutes dans la voiture. Sans voix. Vidé. Essoré. Je suis allé au bout de mes forces et ce bout, je ne l’ai pas trouvé convaincant. Je m’en veux.

Je suis juste là, ce soir, à écrire, pour moi, pour celles et ceux qui lisent. Mon écran est ma fenêtre sans barreaux, vous me recevez. Eux, comme on dit, écrivent à l’ombre.

 


A la trace

Parfois, ça peut aussi se passer par là…

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Lombez

Voilà maintenant presque quinze jours que je suis arrivé dans le Gers, dans ce petit village de Lombez. Après bien des remous, j’ai obtenu, donc, une bourse de résidence à la Maison des Ecritures d’ici. Deux mois pour travailler au calme dans un appartement superbe et un peu livré à moi-même. J’ai simplement l’impression de faire un remake des « Ch’tis ». J’ai débarqué ici le 1er novembre, pluvieux, perdu dans des villages désertiques et où la seule station de radio que je pouvais capter, donnait la parole à un jeune homme qui avait malheureusement perdu sa jambe, happée par un requin. Ambiance. J’ai mis un pied dans l’appartement, rencontré Paul Claudel, le président et le lendemain, je n’avais déjà plus envie de partir, mais de prolonger.

Depuis, j’ai arpenté cette jolie région, fait quelques aller-retours à Toulouse (50km), pris des pots, fait une randonnée à 2000m dans les Pyrénées, finit de retravailler sur deux pièces et j’ai commencé les hostilités, me mettant face à face avec un sujet sur lequel je me bats depuis cinq ans. « Dans l’ordre des choses » sera le deuxième volet sur le deuil, le premier étant « La coulée douce ». J’en suis à presque vingt pages en deux jours et je sens les rouages se mettre en place, au fur et à mesure que mes dents se soudent. Il me faudra aller à son terme cette semaine, c’est vital. J’enchainerai ensuite sur un monologue que je présenterai à la population lombezienne courant décembre en exclusivité.

Et puis, je dois aussi donner 30% de mon temps à des activités. Rencontres avec des lecteurs, un lycée ou deux, des cafés littéraires. Et surtout, montage d’un atelier sur les monologues et le rire au sein du centre de détention de Muret. Petite précision, la plus petite peine là-bas, c’est huit ans. C’est dire les CV que je vais avoir en face de moi. Mais l’expérience est belle, de me retrouver face à des humains qui ont fait des conneries et qui paient. Ils ont été jugés, je n’ai pas à le faire, ni savoir ce qui les a amenés ici. Tout ça se terminera par une représentation dans le pénitencier même et, j’espère s’il y a matière, une publication des textes qui auront été écrits durant les séances.

De tout cela et de tout le reste, j’en goûte une joie infinie. Je touche mon rêve, je vis même dedans. Chaque journée est un don, un enrichissement de chaque instant. Etre confronté ainsi à la solitude est quelque chose qui me plaît. J’ai hâte de retrouver celles et ceux que j’aime, il n’y a pas à se méprendre, mais travailler dans ces conditions, c’est réjouissant.

Je ferai sûrement un petit film à la fin de tout cela que je posterai ici pour donner une idée de ce que j’ai vécu, de ce que je vis. Il y a du travail et fermer ma gueule parfois une journée entière est une expérience étonnante, mais de là où je suis, je vous le dis, je suis heureux.

 


D’ici…

Pensée de Lombez, à celles et ceux qui me manquent aussi. Sachez que je suis aux anges…


De Tours à Lombez

Voilà un long billet qui s’en vient. Je vous écris de Lombez, de cette fameuse résidence d’auteur où je suis installé pour les deux mois à venir. A 45 minutes de Toulouse, au sud ouest, plus exactement. J’y suis arrivé le 1er novembre, après un détour à Bordeaux, chez Patrick, afin d’y déposer tout mon matériel musical qui me servira bien lorsque je retournerai chez lui dans les semaines à venir. Nous avons des maquettes à enregistrer, à peaufiner. Mais nous y reviendrons.

Avant d’arriver dans ce petit village, en déshérence il faut bien l’admettre, nous avons pu partir avec toute l’équipe de « Des Accordés » en province, en Tourraine pour deux dates exceptionnelles. Nous avons été invité par Festhéa, en marge de la programmation officielle du festival national de théâtre amateur. Nous sommes donc partis à 6 pour ces dates, la première ayant eu lieu dans le magique endroit de la Touline, une ancienne grotte troglodyte, réaménagée en salle de spectacle. Accueil superbe et soirée du même genre. Nous avons joués la version live dans les deux représentations, la première avec l’équipe de base, Anthony et Déborah sur scène, et Emilie et moi à la guitare et aux chants. Retour chaleureux du public.

Comme d’habitude, c’est deux-là restent frais, et d’une générosité et d’une solidité à toute épreuve.

Et comme d’habitude, Emilie a su encore capter cela derrière son appareil photo.

Derniers réglages de lumières avec Anthony et dernières consignes pour apporter encore autre chose à la mise en scène.

J’aime la manière qu’il a d’écouter et de se sentir investi. Dans la vie, c’est un dingue, sur scène, il fait vingt centimètres de plus.

Olivier, à la régie, qui prend les dernières notes. Il faut toujours improviser un tas de trucs dans ces petites tournées.

Comme dirait Anthony, c’est ça qu’est bon.

A force de les côtoyer, je ne saurai plus dire lequel est l’ange gardien de l’autre. peut-être savent-ils à merveille échanger ce rôle.

Anthony et Déborah, sans eux, je le dis, – et sans Emilie bien sûr, j’aurais sûrement perdu toute idée d’ambition…

Nous sommes ensuite partis à quelques kilomètres de la Touline pour rejoindre un endroit que je connais. En 2005, ici, nous avions joués « La coulée douce ». Souvenir mémorable. Ici, c’est les Wagons. Idée née de l’esprit aussi tordu que génial de Thierry Tchang Tchong, le mec, là, en-dessous, avec des faux airs de Lindon.


Thierry a posé trois wagons de marchandises, côte à côté et les a soudés afin d’aménager le tout en salle de spectacle. C’est hallucinant, tout bonnement. Ce type est fou et fait un bien fou. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un si épris de liberté à en déplacé des montagnes, je pourrais vous en parler des heures. Sa dernière trouvaille ? Marcher 1200 km avec une petite machine qui déverse du sable derrière lui et s’arrêter jouer son spectacle « La rose des sables » tous les 100 kms. Ne ratez pas cela l’année prochaine, d’autant qu’il sera aussi en Avignon.

Pour ce soir-là, c’est Emilie qui a repris le rôle de Sam, avec autant de succès que la première fois à Paris. Personne ne peut nier les multiples talents de cette nana. Jusqu’ici, je n’avais connu que Julie et ses grands yeux capables de faire chavirer une salle. Emilie, que je pensais plus actrice que pure comédienne de théâtre, pulvérise littéralement les cœurs des spectateurs avec cette force, ces blessures, cette puissance dont seule je croyais Caroline Mouton en être capable. J’en parle avec plus de facilité qu’en étant sur scène, à jouer – péniblement – de la guitare dans mon coin, j’ai tout lieu aussi d’observer l’impact qu’a Emilie. Et franchement ? Franchement. Enorme. Et une fois de plus, c’est Anthony qui sort grandi de cette histoire puisqu’il sait adapter son jeu à celui de sa partenaire intérim.


Mais ce ne fut pas la seule bonne nouvelle de la soirée. Coralie Russier nous a rejoint pour les chants lorsque Émilie jouera. Une vraie voix de rock, blues, éraillée, forte et une personnalité hors norme. Coralie est jeune et pleine de promesses. Si nous arrivons à nos fins avec cette pièce pour toutes les opportunités qui s’offrent à nous, elle sera de la partie. Pour sûr.

Après la très belle représentation, les tables ont été dépliées et ce fut un dîner toute en générosité partagé avec le public. Impossible de ne pas vouloir rééditer cela tous les jours de l’année… Beaucoup de choses se passent autour de ce spectacle dont une reprise est prévue en début d’année et d’ores et déjà un Avignon 2012 confirmé. Puis, la signature avec une structure pour nous encadrer qui devrait arriver en début de semaine prochaine. Donc, ça se précise. Je compte retravailler sur le spectacle pour continuer à lui donner des airs de plus en plus oniriques.

Merci à Anthony, Emilie, Déborah, Olivier, Coralie pour ces beaux moments, on se retrouve en début décembre pour trois dates près de Bordeaux. On fera en sorte que ce soit aussi bon.

Mais pour le moment, il s’agit de Lombez. J’y reviendrai…