Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Archives de décembre, 2011

Quel cadeau…

… Parce qu’il y est question d’hommages. A l’Amitié, à Depeche Mode, à cette chanson sur les liens, à tout ce que j’aime, à Anton Corbijn, parce qu’aussi, c’est joliment réalisé et que c’est le plus grand cadeau de l’histoire… Merci Emilie. C’est fabuleux. Au fond, c’est à toi que ça ressemble.


Muret – presque – dernière

Je vais dans ce centre de détention avec un entrain certain. Comme si j’allais retrouver de vieux camarades.

C’est assez casse-gueule d’écrire ceci, j’en ai conscience. Nos quatre ateliers, éprouvant pour moi, puisque dans une prison, le cadre de la bibliothèque n’enlevant pas les barreaux aux fenêtres, m’ont permis de mieux comprendre qui j’avais face à moi. Même si leur « pedigree » ne m’a pas été communiqué, j’ai senti, deviné, les actes que certains avaient pu commettre pour arriver jusqu’ici. Au fond, si j’étais intéressé de le savoir pour chacun d’entre eux, ce ne serait pas pour juger, mais parce qu’il y aurait là encore une histoire. Toujours une histoire.

Je ne peux mettre mon empathie de côté, je ne sais pas faire. De toute mon existence, je n’ai jamais pu et ce n’est pas là que j’aurais pu commencer. Les textes qu’ils ont écrits sont drôles, touchants et forts. J’en ai lâché ma plume ces dernières semaines. Nous avons plus de quarante minutes de spectacle à monter mardi ou mercredi. Je suis content, ravi, fier d’avoir été là et terriblement frustré de ne pouvoir aller plus loin avec eux. C’est bien la raison pour laquelle je vais repartir avec leurs textes sous le bras, pour tenter de les faire vivre, éditer.

J’ai eu une réflexion ou deux, ici, sur mon espace, à me dire que je ne devais pas m’attacher à des personnes comme celles-ci. Comme « celles-ci ». Celles-ci ont sûrement été comme moi, comme toi, comme vous. Je le redis, les tenants, les aboutissants, je m’en fous. Ces personnes-là ont été jugées, reconnues coupables. Point barre. Maintenant, place à l’humain. J’en ai rencontré six…

Un détenu, à dix jours d’être libéré, à tenté de s’échapper ce week-end. « Le con », j’entends dire. Je crois surtout que c’est un acte qui dit la difficulté de se réinsérer. C’est sûrement la prochaine question sur laquelle je me pencherai. Avec, j’espère, l’aide de mes nouveaux camarades.


Lombez en pente douce

Dans quelques jours, je remonte à Paris.

Le cœur lourd, mais parce que rempli de tant de belles choses. Depuis mon arrivée ici le 1er novembre, j’ai l’impression d’en avoir fait autant qu’en trois mois. Les voyages, les rencontres, les regards, les paysages, l’inspiration… J’ai dans ma besace, dans les yeux, dans l’âme des jours riches où je ne me suis pas ennuyé une demie minute. Et puis, il y a aussi Muret, je reviendrai sur mon dernier atelier que j’ai donné aujourd’hui plus tard. Mardi prochain se donnera la représentation des textes des détenus devant les autres détenus. Moment fort à venir encore.

J’ai découvert aussi que la vie culturelle en milieu rural est puissante et est tenue par des personnes qui se battent non pas pour leur propre message, mais pour des convictions plus altruistes. Sûrement que ce discours résonne au plus profond de moi. Je le sais qu’il y a un homme en moi qui ne saura être le même, avant et après Lombez. L’auteur que je suis sait aussi qu’il vit sa plus belle expérience.

Pour en arriver là, je pense à celles et ceux qui ont été précieux et déterminants. Comme Hervé Francès qui m’a rattaché à la locomotive que je voulais abandonner en cours de route. Et sûrement ne sait-il pas combien il a été précieux. Emilie, bien sûr, qui m’a supporté, dans tous les sens du terme, Emeric, sans qui, je n’aurais pu faire un grand travail sur moi-même, Fabien, qui ne m’a jamais lâché la main, Sylvie qui m’a apporté l’idée de venir ici, et combien encore d’autres, dans mes amis les plus proches m’ont redonné confiance pour en arriver jusqu’ici.

A Lombez, Martine et Paul, qui ont œuvré de toutes leurs forces pour que je vienne, m’ont donné aussi la possibilité de rencontrer des humains extraordinaire. Eux-mêmes. Et Morgane, et Françoise, et Laurence, et Nicole, et Pascal, et Guy… La liste est longue. Bien sûr le CNL qui a financé ma résidence.

Mais j’ai le cœur léger aussi.

Je reviens en février…


Interview

Petite interview sur Radio Coteaux. Désolé pour le son et la fin tronquée de la deuxième partie, mais l’essentiel y est.

 

 


Muret 3

J’ai une pensée, aidée de Ti punch, disons-le. Je ne vais pas aimer quand cela va s’arrêter. Je suis une personne extrêmement privilégiée. Qui ai-je en face de moi ? Des meurtriers, des escrocs, des récidivistes… ? Que sais-je d’eux sinon qu’ils me paraissent tellement gentils, simples, drôles. En un mot, humains.

Je presse les citrons verts sur le sucre de canne. Trois cuillères de sucre roux pour un demi citron et ensuite, le rhum, ambré de préférence pour moi. C’est devenu le seul moment où je m’octroie le plaisir de l’alcool, tout seul. Le vendredi, à mon retour du centre de détention, comme pour mieux m’endormir, mieux faire passer les choses, la chose.

Comme tous les vendredis, je suis rentré et sorti de prison. Déboussolé. Rassuré. Notre travail ensemble est de très haute qualité. Ils sont tous très bons ces six individus. Les textes sont drôles, touchants, fins. C’est un ravissement pour les oreilles. Et un questionnement de tout instant. Comment ces types enfermés depuis des années ont une vision si juste de ce qui se passe « dehors ». A croire qu’ils se sont fait enfermer parce que ce « dehors » n’était pas supportable.

Des confessions se font, pas sur les actes, mais sur les durées. Et moi qui aime tous les êtres humains, je voudrais connaître leurs histoires à chacun, mais il ne le faut pas, me dit-on. Pourquoi, au fond ? Je ne vais pas leur mettre une double peine non plus. Ils sont là, il paient, quoiqu’ils aient fait. Ils sont là, condamnés. Les écoutant, j’aimerais écrire l’histoire de chacun d’eux. Sur les six, quatre sont plus jeunes que moi, voyez-vous.

On ne m’aura jamais mis de ceinture de sécurité pour les intervenants extérieurs. Je me sens plus en sécurité, là, avec ces mecs-là, que dans un métro avec quelques jeunes aux mèches trop longues qui se bourrent la gueule avant de commencer à boire. Ces détenus me passionnent, et je mets au défi les gens qui viennent ici, de ne pas avoir d’empathie pour eux. C’est casse-gueule je sais, c’est périlleux, je sais. Mais derrière les condamnations, les agissements répréhensibles, les gestes sûrement horribles, je vois plus d’humanité chez eux que chez bon nombre de mes concitoyens qui eux, sont en libertés.

J’ai accès à des hommes. Et j’aime ça, les hommes.

Je pensais qu’il y aurait un avant et un après Lombez. Ce n’est pas faux. Il y a aussi un avant et après Muret.

 

 


Lloyd by Deville


Muret 2

Un peu à froid cette fois-ci. Vendredi dernier avait lieu ma deuxième rencontre avec les détenus de Muret. Déjà une défection, mais l’homme en question est un habitué de l’escroquerie, aux dires des autres. J’ai souri.

A part ça, l’endroit n’a pas changé, je croise des yeux vitreux, des têtes, pour le coup, dans la vie que l’on qualifierait de « tueurs ». A l’entrée, les gardiens ont oublié de me donner ma ceinture de sécurité ainsi que mon badge. J’en parle à un des surveillants qui m’emmène, lui disant que j’espère qu’il se souviendra bien de moi, que je dois ressortir, hein ? Il sourit. Clairement, la sécurité à Muret, c’est pas le point fort, je fais rentrer ce que je veux, clé usb, couteau, personne pour te fouiller… Bref…

Mes collègues d’écriture me livrent devant mes yeux et mes oreilles ébaubis des monologues drôlement bien fournis et très drôles sur un sujet un peu scabreux autour d’informaticien et de speed dating, que j’avais improvisé à la première séance. Je reste impressionné par la qualité de l’ensemble, même si je donne des directives, des axes de réécriture et surtout, rappelle que les textes doivent être dit, que l’oralité prône. Je sens que le groupe se laisse, au fur et à mesure, diriger, prendre par la main. Quelque chose se relâche. Je rigole, je plaisante avec eux, qui me le retournent bien. Pour le coup, ces deux heures-là vont filer. Phil, l’écossais, cinq langues au compteur, autant de maîtrises, continue de me tester, mais lui aussi, lâche un peu de lest. Je réponds à ses provocations en revenant sur des aspects techniques de ses écrits, de ses dires. Je démine le terrain en permanence.

L’atelier se termine. Je continue de discuter avec eux, comme une complicité qui s’installe. Je me verrais bien boire un verre avec eux, qu’on échange sur nos vies. Les quatre gars qui sont en face de moi ne doivent pas être foncièrement mauvais, ce n’est pas possible… Ou alors, je suis un privilégié, qui ai le droit d’accéder à leur humanité. C’est moi qui dois être flatté d’être ici.

Je discute avec Alex, le bibliothécaire, le plus actif d’entre eux. On se donne un ou deux éléments, mais je n’oublie pas que c’est à moi de laisser parler dans ce domaine, ne pas trop donner. Et notre conversation s’arrête à la dernière grille. Je continue, lui m’arrête et me tends la main. Je comprends que c’est sa limite ici. Le temps de marcher, j’en ai oublié l’endroit, sa place, la mienne. Et alors que l’épaisse porte se referme, je jette un œil en arrière, le saluant une dernière fois. Une pensée absurde m’envahit.

Qui de lui ou de moi est enfermé ?

Devant son sourire, sa décontraction, le petit ballon de foot accroché à la clé de sa cellule (en centre de détention, les détenus sont seul dans leur cellule personnalisable), je me reconnais déstabilisé. D’où la pensée.

Spinoza remonte depuis le lycée « On est libre quand on sait qu’on ne l’est pas ».

Dans les longs couloirs du centre de détention de Muret, on a le temps de faire du chemin.