Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Muret 2

Un peu à froid cette fois-ci. Vendredi dernier avait lieu ma deuxième rencontre avec les détenus de Muret. Déjà une défection, mais l’homme en question est un habitué de l’escroquerie, aux dires des autres. J’ai souri.

A part ça, l’endroit n’a pas changé, je croise des yeux vitreux, des têtes, pour le coup, dans la vie que l’on qualifierait de « tueurs ». A l’entrée, les gardiens ont oublié de me donner ma ceinture de sécurité ainsi que mon badge. J’en parle à un des surveillants qui m’emmène, lui disant que j’espère qu’il se souviendra bien de moi, que je dois ressortir, hein ? Il sourit. Clairement, la sécurité à Muret, c’est pas le point fort, je fais rentrer ce que je veux, clé usb, couteau, personne pour te fouiller… Bref…

Mes collègues d’écriture me livrent devant mes yeux et mes oreilles ébaubis des monologues drôlement bien fournis et très drôles sur un sujet un peu scabreux autour d’informaticien et de speed dating, que j’avais improvisé à la première séance. Je reste impressionné par la qualité de l’ensemble, même si je donne des directives, des axes de réécriture et surtout, rappelle que les textes doivent être dit, que l’oralité prône. Je sens que le groupe se laisse, au fur et à mesure, diriger, prendre par la main. Quelque chose se relâche. Je rigole, je plaisante avec eux, qui me le retournent bien. Pour le coup, ces deux heures-là vont filer. Phil, l’écossais, cinq langues au compteur, autant de maîtrises, continue de me tester, mais lui aussi, lâche un peu de lest. Je réponds à ses provocations en revenant sur des aspects techniques de ses écrits, de ses dires. Je démine le terrain en permanence.

L’atelier se termine. Je continue de discuter avec eux, comme une complicité qui s’installe. Je me verrais bien boire un verre avec eux, qu’on échange sur nos vies. Les quatre gars qui sont en face de moi ne doivent pas être foncièrement mauvais, ce n’est pas possible… Ou alors, je suis un privilégié, qui ai le droit d’accéder à leur humanité. C’est moi qui dois être flatté d’être ici.

Je discute avec Alex, le bibliothécaire, le plus actif d’entre eux. On se donne un ou deux éléments, mais je n’oublie pas que c’est à moi de laisser parler dans ce domaine, ne pas trop donner. Et notre conversation s’arrête à la dernière grille. Je continue, lui m’arrête et me tends la main. Je comprends que c’est sa limite ici. Le temps de marcher, j’en ai oublié l’endroit, sa place, la mienne. Et alors que l’épaisse porte se referme, je jette un œil en arrière, le saluant une dernière fois. Une pensée absurde m’envahit.

Qui de lui ou de moi est enfermé ?

Devant son sourire, sa décontraction, le petit ballon de foot accroché à la clé de sa cellule (en centre de détention, les détenus sont seul dans leur cellule personnalisable), je me reconnais déstabilisé. D’où la pensée.

Spinoza remonte depuis le lycée « On est libre quand on sait qu’on ne l’est pas ».

Dans les longs couloirs du centre de détention de Muret, on a le temps de faire du chemin.

 

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3 Réponses

  1. da

    C’est beau. Ça donne envie de participer. Tu es effectivement un sacré privilégié en accédant à leur bon côté. Tu leur permets de se racheter une belle image à leurs yeux.
    Good job. Et belle initiative humaine.

    décembre 6, 2011 à 11:55

  2. lavergne

    Votre « qui de lui ou moi est enfermé ? » me renvoie à une période en H.P en tant que psy (quoi que…) ou finalement je n’ai pu refouler le « qui de lui ou moi est le fou ? », question de point de vue et de pouvoir. Qu’est-ce que la liberté ? la folie ?
    Merci l’autre jour pour votre lecture à Beaumont, je ne m’attendais pas à tant d’audace, vous pensant un peu « coincé » par l’invitation à vous tenir sage.
    Au fait, l’écrivain est-il à l’aise avec l’institution ? C’est quand deux postures qui ne cheminent pas toujours vers le même bourbier. Dites-moi…
    Au plaisir de vous réentendre
    caroline

    décembre 8, 2011 à 6:04

    • Lilian Lloyd

      Caroline
      merci pour votre commentaire. La lecture et la rencontre à Beaumont était très agréable, j’en ai gagné une lectrice ! tant mieux !
      Je ne me suis rendu compte que plus tard que j’étais monté sur la chaise… Quant à moi et l’institution, effectivement, c’est assez délicat… mon niveau de diplomatie est assez bas et n’excède pas les quinze minutes, alors…
      ;o)
      L.

      décembre 8, 2011 à 6:10

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