Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Archives de mars, 2012

39

Merci pour les pensées, les gestes, les attentions, les mots.

Le 23 mars, il y avait du soleil, et pas seulement dans mes yeux.

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Article de Muret

Comme promis, voici donc l’article que j’ai écrit pour le journal interne du centre de détention de Muret.

 » Je serais presque tenté de dire qu’on n’entre jamais dans une prison innocemment.
Si j’ai pu en ressortir à chaque fois, après y avoir passé quelques heures, je savais les raisons de ma motivation à venir animer cet atelier d’écriture de monologues et de leur représentation. L’humain, dans toutes ses formes, sont au cœur de mon projet d’écriture. Quoi qu’elle ait fait, où qu’elle soit, j’ai le désir d’aller à la rencontre de la personne, pour mieux la comprendre, pour mieux me saisir sûrement.
Cet atelier, monté grâce au SPIP et à la Maison des Écritures de Lombez Midi-Pyrénées, a permis à six détenus d’écrire chacun trois textes sur des sujets (plus ou moins scabreux, je le reconnais) sous la forme de monologues. Il leur a fallu se mettre dans la peau d’un jeune homme, informaticien, célibataire, aux multiples problèmes relationnels et parentaux, face à sept jeunes femmes lors d’un speed dating ou encore se raconter plus personnellement dans un « Je me souviens » à la Pérec et enfin faire sonner la langue française à la manière d’un Raymond Devos et jouer avec les mots et les maux.
J’ai été enthousiasmé du début à la fin et toujours agréablement surpris de la qualité des textes. Bien sûr, l’humour est une arme à double tranchant et quelques tirades peuvent hérisser le poil, choquer, mais peu importe, l’expression, si je peux me permettre, est libre. Je retiens de ces six séances de grands éclats de rire et un échange constant avec chacun des participants.
Si, pour ma part,  l’expérience peut être éprouvante, elle est d’abord bouleversante et formidablement nourrissante.
Je veux remercier ici ce groupe qui a été cohérent, solidaire, taquin et qui m’a suffisamment fait confiance pour que nous puissions aller jusqu’au bout de cette aventure.
De tout cela, j’espère deux choses : voir l’édition de ces textes et programmer de prochains rendez-vous, pourquoi pas encore à Muret ? pour continuer de partager avec l’humain. Quoi qu’il ait fait, où qu’il soit.  « 


39

39

Pour un type né le 23 mars 1973 à 3h30 du matin, 39, c’est plutôt accueillant. Un multiple de 3. Je peux le dire maintenant. J’ai un TOC, je ne peux pas m’empêcher d’additionner les chiffres que je croise dans la rue, n’importe où et leur somme doit donner un multiple de 3 ou je me sens pas bien. Tout qui est 3 me réconforte.

Alors 39, 3+9, c’est bien, c’est grand, 3 et son 3 fois 3. On se rassure comme on peut, oui.

Tous les ans, les mêmes mots qui reviennent avec l’entrée en matière de « Lavage délicat ».

 » Ça ne va pas être simple. Rien que mon arrivée au monde ne l’était pas. J’ai débarqué par le siège, la bouche en cœur, en pensant qu’on allait m’accueillir les bras ouverts. Tu parles ! Le cordon ombilical autour de la gorge, j’ai verdi automatiquement. Quand la sage femme m’a vue, elle a dit à ma mère que j’étais pas encore mûre ! Et voilà que cette conne qui se croyait drôle me laisse m’échapper de ses mains. Ma naissance, ce n’est qu’une succession de chutes. Souvent, je fais des cauchemars, comme celui de tomber du haut d’un immeuble. On dit que c’est la réminiscence de l’accouchement. Moi, le problème, c’est qu’après avoir touché le bitume, je continue de m’enfoncer dans d’incroyables profondeurs en attendant le prochain atterrissage. Qui n’arrive jamais. Alors, il ne faut pas se foutre de moi si je mets des barrières à mon lit, comme pour les enfants, mais j’en avais marre de me ramasser. »

A 39 ans, me parcourent celles et ceux qui m’ont traversent, qui m’ont laissé une trace. Tant de regards, de mains posées sur un humain pour le modeler. Des femmes qui sauront se reconnaitre. Je n’ai pas tout réussi, mais j’ai été aimé, ça oui. Aujourd’hui encore. Ouf.

Et les amitiés, invincibles. Au moins une chose que je n’ai pas ratée.

Aujourd’hui, un peu plus qu’un autre jour, les derniers mots de « La coulée douce » raisonne encore d’avantage. J’ai envie de me dire bon anniversaire, mais j’ai bien trop peur de me porter la poisse.

 » Non, décidément, on n’est pas immortel. Même les souvenirs se meurent. Notre seule destination, c’est l’oubli. On peut toujours se prolonger, en laissant quelques traces, quelques mots. Ils vivront plus loin que nous. Tu te rends compte ? J’ai vécu une seconde, et je suis mort pour l’éternité. Mais il y a eu quelques dixièmes d’elle qui furent exquis. Au fond, tu vois, la vie, c’est comme ce que tu fais, tu es tout de suite au courant de la fin. Quelque part, c’est peut-être pas si mal, ça donne plus de saveur, plus d’importance aux petits moments de l’existence. C’est peut-être bien la seule morale que j’ai retenue. Il en fallait bien une… Si j’ai mis trop longtemps à la comprendre et que je ne peux plus l’appliquer, ne laisse pas passer cette chance, toi… Tu peux aller à la première page, ça ne fait que commencer.  »

A celles et ceux qui sont là, celles et ceux qui m’obligent à regarder le Ciel, merci.


21 gr

C’est toujours le même effet. Mettre un pied dans la cathédrale des Jacobins et sentir son âme. Même pas s’élever non. Juste la sentir. Ces colonnes en palmiers, ces nervures, tout là-haut. L’endroit, si imposant, fortifié de l’extérieur, est léger et semble remettre tout le monde à la même place. Malgré la hauteur, tout est à hauteur d’homme. Le tombeau de Saint Thomas d’Aquin est là, à peine surélevé et le cœur des Jacobins bat en son centre. Les fidèles peuvent s’asseoir – presque – partout autour du prêtre.

Je revois Emilie s’arrêter quelques minutes, se recroqueviller sur elle-même. Je me demande à quoi elle pense, comment elle fait, comment elle prie. Qui ? Quoi ? Y-a-t’il un mode d’emploi ? Je me souviens l’avoir admirer, comme j’admire celles et ceux qui ont la Foi.

Ce jour-ci, mes jambes me guident à un endroit un peu de côté, un peu de retrait et je m’assois à gauche du cœur, troisième rangée en partant du fond. Je reste à me remplir une dernière fois les yeux de cette œuvre sublime que peut être cette cathédrale. Une jeune femme vient, à quelques mètres de moi, prendre une cierge et le poser sur le présentoir. Elle l’allume, murmure quelques mots et au moment où elle le repose, de longs sanglots silencieux la parcourent. Elle ne balayera pas une seule larme, redressera la tête, fière d’assumer sa peine.

Alors la mienne suit la démarche et m’en donne la tristesse au cœur. Je ploie sous les images des amours, des amitiés disparues, des tendresses lointaines, de ces personnes dont je me sens déserté. Mes mains ont juste le temps de se placer sur le dossier du banc devant moi pour adoucir la chute de ma tête devenue bien trop lourde. Et je m’entends parler alors que mon visage se déchire sous la peine.

J’aimerais que tout s’arrête. Si la mort fait taire la douleur, alors que le camion traverse la rue et ne ralentisse pas à mon passage. Mes épaules ne savent plus me porter et supporter les poids des autres. Je ne sais pas comment l’on s’adresse à vous, à toi, à qui que ce soit, mais aujourd’hui, maintenant, il faut que cela cesse, de n’importe quelle manière. Je veux sentir une main dans mes cheveux et une bouche me dire que cela est fini. Que cela est fini. Que je puisse ouvrir les yeux. Ou que je puisse les fermer.

Je suis dehors. La jeune femme au cierge passe devant moi sans me jeter un regard. Le mien est encore brumeux, hagard, rouge. Je revois Emilie, relever la tête, la mâchoire crispée et en l’espace de quelques secondes, son sourire ramène de la lumière aux vitraux.

Moi, le temps m’a abandonné, assis un peu de côté, un peu de retrait. Ceux que j’ai été, ceux qui m’ont enfanté, ceux qui m’ont révélé, ceux qui m’ont poli m’ont traversé l’espace d’une seconde.

Aux Jacobins, je sens mon âme. Elle fait bien plus que 21 grammes. Malheureusement.


Le 16, Merci au pluriel, les gazouillis…

Depuis mon retour à Lombez, je n’ai pas beaucoup posté ici. La faute à une grande activité ici, et puis, une bronchite du Gers qui m’a laissé bien K.O. pendant un temps. Je prends donc le temps de faire un petit billet qui regroupe un bon nombre d’informations, de remerciements et autres.

Tout d’abord, et c’est l’actualité, la semaine prochaine, j’aurai le plaisir de présenter la pièce que j’ai écrite ici en février devant le public de la Maison des Écritures. Anthony descend spécialement pour répéter quelques jours avec moi et nous donnerons une lecture théâtralisée de ce texte qui, aux vues des premiers retours, semble être parti pour une jolie carrière. Voici l’affiche, avec bien sûr, une photo, d’Emilie.

L’histoire est celle d’un affrontement entre un détenu de longue peine et un jeune avocat. Le premier a voulu s’échapper à quelques jours de sa libération et le second va chercher à comprendre son geste désespéré. Bien des manipulations sont à prévoir. Et ce sera au public de ce soir là de découvrir les clés des secrets que referment ces deux hommes.

Parlant justement de prison, lundi dernier, le centre de détention de Muret a été le cadre de la représentation de la fin de l’atelier que j’ai pu mener. Grâce au Service Pénitencier d’Insertion et de Probation et à la MdE, les six détenus avec lesquels j’ai travaillé durant six rencontres, ont donné leur texte, des monologues sur des sujets imposés. L’expérience, certes éprouvante, a été bouleversante. Le sujet est difficile,  mon empathie avec ces hommes, pour la plupart, plus jeunes que moi (39 ans le 23 mars, je suis pas si vieux…) m’a forcément perturbé. Il y a aussi de l’humain chez ces personnes qui ont commis des actes forcément terribles et j’y ai eu accès. On m’a demandé d’écrire un article pour le journal interne de la prison, je le ferai et le publierai ici.

Parmi les manifestations, j’ai pu également participer à une rencontre très sympa avec de jeunes étudiants en théâtre au Lycée de Auch. L’exercice est toujours plaisant et l’auditoire plutôt réceptif. Je prépare une nouvelle résidence pour la fin de l’année qui serait consacrée à l’adolescence. Cela m’a donné un aperçu de ce que je pourrais faire en quatre mois si j’étais pris là-bas. Je finis mon dossier et je croise les doigts…

Pour suivre un peu les humeurs Lloydiennes, n’oubliez pas que c’est aussi accessible ici.

https://twitter.com/#!/Lilian_Lloyd

Dans une dizaine de jours, je dirai au revoir pour de bon à tous les gens qui m’ont formidablement bien accueilli ici. Je veux déjà les remercier ici, à travers ce petit mot. De Françoise à Christiane, en passant par Morgane, Laurence, Pascal, Nicole, Maia, René, Martine, Guy, Paul, Nadou, Marie-Pierre, Marie-Thérèse et j’en oublie, vous m’avez fait sentir Lombézien durant ces quelques mois !

Et puis, je terminerai sur cette photo. Avec à gauche Guy Bordes, qui a été le professeur de français de la mère d’Emilie dans les années 60 en Picardie. La probabilité de cette rencontre entre eux deux devait être infime… J’en reviens toujours pas. Et puis, Paul Claudel, le président de la Maison des Écritures qui est simplement un type incroyable et j’espère être de ses futures randonnées dans les Pyrénées. Je suis heureux Paul et Guy d’être de vos amis. Vous m’avez rendu meilleur.


Jamais assez

 » Je suis d’accord avec toi. Tu m’as écrit on ne dit jamais assez aux gens qu’on les aime. Tu as rajouté « tant qu’ils sont vivants ». C’est vrai, je crois. Se pencher sur du marbre, demander pardon, dire les mots d’amour qu’on n’a pas su livrer lorsque l’on était en face l’un de l’autre, c’est comme envoyer une lettre qu’on n’aurait pas noircie d’une seule pensée. La vie réclame la vie.

La nuit est tombée un peu plus tard aujourd’hui et les jours qui s’étirent appellent le printemps. La voiture avale les kilomètres, les bandes blanches défilent. J’ai le coude contre la portière et la main qui soutient ma tête fatiguée. Encore une longue ligne droite et je serai chez moi.

Tu ne quittes pas mes pensées, ni aucun des battements de mon cœur. Je revois tes mots, tes désirs de dire au monde qui te compose combien il est beau, combien il est tendre, combien il compte à tes yeux. Je ne peux m’empêcher de sourire, de t’aimer dans ton raisonnement. Même si. Même si ce soir comme de nombreux soirs désormais, j’espère ces mots d’amour venant de toi.

Tu es aimée, admirée, chérie par tant d’hommes, tant de femmes. Tu sais prendre dans les bras et faire devenir cet espace le plus bel endroit de l’univers. Tu sais tenir les gens, les caresser et faire naître un sourire du corbeau. Tu sais joncher à longueur de pavés des centaines de sourires comme des éclats de soleil, comme des bouts de lune à saisir la nuit avant de mourir. Tu sais avancer, même les genoux écorchés, même après qu’un doigt de pied se soit encastré dans l’entrebâillé d’une porte, même lorsque les yeux se chargent de tristesse, même quand il pleut, même quand tu plies, même quand tu ploies, tu sais avancer. Tu sais dire l’amour, d’un clignement d’œil, de ce que l’on susurre à l’oreille tout bas un désir qui mord le ventre, tu sais dire l’amour à ceux qui viennent, à ceux qui te précèdent.

Ici, à mesure que la tôle se déchire, je te vois l’envoyer cet amour, à tue-tête ou en secret. Mais le cri de la voiture qui s’éventre sous le coup de boutoir de ce camion ne me laisse pas l’occasion de l’entendre, juste à peine de le percevoir. La dernière étincelle qui me parcourt me laisse un je t’aime que tu avais abandonné un de ces jours heureux.

Oui, au bout de la lueur qui vacille, je suis toujours d’accord avec toi. On ne dit jamais assez aux gens qu’on les aime. De leur vivant. »


Taiseux

Et si je me taisais, à en risquer le mutisme ? Pour de bon, ne plus la ramener, ne plus émettre un son de peur qu’il ne résonne mal dans tes oreilles. Qu’ai-je à perdre de plus que je n’ai déjà égaré, par maladresse, par ignorance, à défaut d’être le meilleur des hommes ? Si je me tais, plus une ligne ne dira mon humeur, plus un mot d’humour ne dira mes horreurs. Si je me tais, tu prendras tes distances, des mètres raisonnables qui sauront te mettre à l’abri de moi. La souffrance, en amour, je n’ai jamais su la partager que quand elle venait de toi. La mienne, au fond, par égoïsme, ne reste qu’à mon adresse.
Je te sais, là, à vouloir dire, à vouloir entendre, écouter. Mais et moi. Et moi, si je me taisais ?