Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

21 gr

C’est toujours le même effet. Mettre un pied dans la cathédrale des Jacobins et sentir son âme. Même pas s’élever non. Juste la sentir. Ces colonnes en palmiers, ces nervures, tout là-haut. L’endroit, si imposant, fortifié de l’extérieur, est léger et semble remettre tout le monde à la même place. Malgré la hauteur, tout est à hauteur d’homme. Le tombeau de Saint Thomas d’Aquin est là, à peine surélevé et le cœur des Jacobins bat en son centre. Les fidèles peuvent s’asseoir – presque – partout autour du prêtre.

Je revois Emilie s’arrêter quelques minutes, se recroqueviller sur elle-même. Je me demande à quoi elle pense, comment elle fait, comment elle prie. Qui ? Quoi ? Y-a-t’il un mode d’emploi ? Je me souviens l’avoir admirer, comme j’admire celles et ceux qui ont la Foi.

Ce jour-ci, mes jambes me guident à un endroit un peu de côté, un peu de retrait et je m’assois à gauche du cœur, troisième rangée en partant du fond. Je reste à me remplir une dernière fois les yeux de cette œuvre sublime que peut être cette cathédrale. Une jeune femme vient, à quelques mètres de moi, prendre une cierge et le poser sur le présentoir. Elle l’allume, murmure quelques mots et au moment où elle le repose, de longs sanglots silencieux la parcourent. Elle ne balayera pas une seule larme, redressera la tête, fière d’assumer sa peine.

Alors la mienne suit la démarche et m’en donne la tristesse au cœur. Je ploie sous les images des amours, des amitiés disparues, des tendresses lointaines, de ces personnes dont je me sens déserté. Mes mains ont juste le temps de se placer sur le dossier du banc devant moi pour adoucir la chute de ma tête devenue bien trop lourde. Et je m’entends parler alors que mon visage se déchire sous la peine.

J’aimerais que tout s’arrête. Si la mort fait taire la douleur, alors que le camion traverse la rue et ne ralentisse pas à mon passage. Mes épaules ne savent plus me porter et supporter les poids des autres. Je ne sais pas comment l’on s’adresse à vous, à toi, à qui que ce soit, mais aujourd’hui, maintenant, il faut que cela cesse, de n’importe quelle manière. Je veux sentir une main dans mes cheveux et une bouche me dire que cela est fini. Que cela est fini. Que je puisse ouvrir les yeux. Ou que je puisse les fermer.

Je suis dehors. La jeune femme au cierge passe devant moi sans me jeter un regard. Le mien est encore brumeux, hagard, rouge. Je revois Emilie, relever la tête, la mâchoire crispée et en l’espace de quelques secondes, son sourire ramène de la lumière aux vitraux.

Moi, le temps m’a abandonné, assis un peu de côté, un peu de retrait. Ceux que j’ai été, ceux qui m’ont enfanté, ceux qui m’ont révélé, ceux qui m’ont poli m’ont traversé l’espace d’une seconde.

Aux Jacobins, je sens mon âme. Elle fait bien plus que 21 grammes. Malheureusement.

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