Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Archives de avril, 2012

Le Moche / Le 21 Mai

Bonjour à toutes et à tous !
La Cie Amathéa avec laquelle je travaille depuis plus de quatre ans est heureuse de vous présenter son nouveau spectacle : une pièce contemporaine de Marius Von Mayenburg intitulée Le Moche.

Ecrite en 2007, cette pièce tout public aborde la cruelle et omniprésente question de la beauté dans notre société. C’est absurde, acide et sacrément loufoque !

Lette, un brillant ingénieur, s’apprête à partir pour un important congrès, quand, au dernier moment, sa hiérarchie décide de l’écarter et d’envoyer à sa place son assistant. La raison ? Lette est manifestement trop … moche.
Comment va-t-il réagir ? Comment cette décision va-t-elle changer le cours de sa vie, ses relations avec sa femme, son travail, etc, …  ?
Vous le saurez en venant nous voir !

Oui, oui, oui, c’est les élections, c’est entre les deux tours, mais c’est aussi après, mais surtout, que c’est bon de sortir au théâtre et de voir des belles personnes porter un si joli texte ! Profitez et réservez vite ! QUE 5 DATES !!!

Lieu  :
Cie de la Passerelle
102, Rue Orfila
75 020 PARIS
M : Gambetta
Dates & Horaires :
Mardi 1er mai, Mercredi 2 mai, Jeudi 3 mai à 20h30
Jeudi 10 mai, Vendredi 11 mai à 20h30
Tarif unique : 12 €
Réservation fortement conseillée au : 06 03 62 61 89.
Au plaisir de vous voir, j’y serai tous les soirs.
Tout autre chose, je ferai ici une annonce le 21 Mai prochain. Stay Tuned.
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Les pieds dans le vide

 

…/…

 

 » Laura – On va y aller.
Antoine – Vous ne m’aurez pas dit pourquoi en arriver là.
Laura – Parce que ça ne sert à rien. On a toujours dix bonnes raisons d’y aller, dix de se retenir. Un moment, ça bascule dans le mauvais sens et on sait que ça ne se rééquilibrera pas. C’est tout.
Antoine – En même temps, on peut relativiser deux secondes et se dire qu’on est quand même sur nos deux pattes. Enfin, encore pour un peu de temps.
Laura – Ah non, ne me dites pas ça !
Antoine – Quoi ?
Laura – Ne me parlez pas de relativiser, ça va mal se finir.
Antoine – De toute façon, ça va mal se finir, non ? Je disais juste…
Laura – Je vois très bien ce que vous voulez dire et entre nous, c’est exactement tout ce que j’ai pas envie d’entendre.
Antoine – Ben, d’un côté, il y a pire que nous et de l’autre, si on regarde les jolies choses, je sais pas, moi, un coucher de soleil sur une baie magnifique, ça aide à relativiser ses problèmes.

(elle recule)

Antoine – Quoi, j’ai encore dit un truc qui va pas ?
Laura – Mais putain ! Arrêtez avec ces discours qui consistent à dire qu’il y a « toujours pire » ! Oui, merde, il y a « toujours pire » ! Mais voir un mec plus dans la merde que moi n’a jamais nettoyé la mienne. Je ne suis pas plus heureuse de mon sort quand un ami m’annonce une tumeur maligne. Et partant de ce postulat, un type dans la rue peut s’estimer heureux de ne pas être comme un autre qui, lui, n’a plus de bras ? Et celui sans bras, faut pas qu’il se plaigne trop parce qu’il est dans un pays civilisé et non pas en dictature comme son voisin. Et ce voisin, qu’il ne la ramène pas trop parce qu’il peut manger à peu près à sa faim alors que le chétif petit noir de six ans, il n’a que des galettes de terre à bouffer pour tromper son estomac. Et franchement, que lui non plus ne l’ouvre pas trop parce qu’il ne sait pas que dans l’univers, il y a sûrement une planète entière victime d’un génocide à répétition depuis des millénaires ! Alors, c’est bon, arrêtez avec cette histoire de relativiser, ça aussi, faut le relativiser… Vous savez ce qu’on me dit moi quand je m’ouvre un peu ?
Antoine – Ben…
Laura – On me dit qu’on connaît quelqu’un à qui il est arrivé la même chose ou que c’est « comme tout le monde » ! Mais ça ne me rassure pas d’être « comme tout le monde », cette putain de peine, cette douleur, ces nœuds dans le ventre, c’est les miens, merde ! Et je veux aussi qu’on les respecte !

(un temps)

Antoine – Je suis désolé, je disais simplement ça pour…
Laura – Pour dire une connerie. A l’échelle de ce que je suis, ce que je ressens, ce que je subie, est suffisant pour que je veuille m’arrêter. Si tous les autres souffrent plus que moi, je dois fermer ma gueule, prendre deux Tranxène et faire taire mes cassures, le tout jusqu’à ma mort, bouffée par le crabe, pourrie par le sentiment de culpabilité de n’avoir pas pris mon courage à deux mains et de m’être foutue en l’air. Si tous les autres souffrent plus que moi, alors qu’ils se retournent et qu’ils me disent comment aller mieux. Mais eux aussi sont sur leur putain de douleur et ne m’entendent pas… La seule chose qui a une valeur n’est pas de relativiser, mais d’écouter.

(un temps. Elle va dans un coin)

Antoine – Vous avez raison. Au fond, je peux me retrouver devant ce foutu coucher de soleil mais après l’horizon rougi, tout devient noir. Je peux regarder une gamine de cinq ans avec des anglaises comme ça, en train de manger maladroitement une grosse glace. Moi, je suis sur mon banc, seul, elle me regarde, je lui souris et elle retourne s’accrocher à la jupe de sa mère, dans cinq minutes, elle m’aura oublié et moi, elle va me tourner dans la tête jusqu’ici. Et toute belle qu’elle est, elle ne m’aura pas donné de réponses… C’est pareil, je regarde les étoiles, j’ai tout le temps la tête en l’air et tout le temps un pied qui marche dans la merde, jamais le bon, en plus. Mais là, je me dis « Ouah, je suis là, je fais partie de ce grand tout ça qui s’étend à l’infini et l’infini, mon cerveau, il ne le conçoit même pas parce que c’est super trop grand ». Tout ce spectacle, il me fait soupirer. Il me fait dire que je n’ai pas de maison d’où je peux regarder le coucher de soleil avec ma gamine qui a tâché la robe de sa mère avec sa glace et que mon existence se résume à moins qu’une poussière dans un champ de blé…

(un temps. Long.  Ils se regardent)

Laura & Antoine – … Bonne année…  »

 

…/…


Regarde le ciel

Je sais tout ce qui se mêle à la terre. A la terre sous nos pieds. Et mes pieds sont nus.

Je ne sais combien de feuilles mortes, combien d’insectes, combien de pas perdus l’ont nourrie jusqu’à ce jour.

Je crois savoir que de la disparition se recrée la vie. Et mes pieds nus d’enfant s’enfoncent dans le sol.

J’ose savoir ce qui me compose, ceux qui m’ont précédé, ceux qui ont laissé ici et là des morceaux d’eux. Bancals, arides, faits d’élans et de risques, de craintes, d’angoisse, de la folie d’un espoir, de blessures héritées. Faisons de cela un être.

Je sais le cordon qui ne voulait pas que je respire cet air, celui-là même, celui de ma mère et ses larmes de désespoir de me découvrir petit gars et non petite fille.

Je saurais toujours les vents contraires qui ont poussé le dos, qui ont giflé le visage plus de mille fois, qui auront fait courber une échine. Et mes pieds nus d’enfant dans le sol et les pierres et le sang. Et l’eau, si peu pour laver, mais simplement pour nourrir.

Je sais ce qu’il est advenu jusqu’à aujourd’hui, même dans l’obscurité. Je sais combien sont venus tailler leurs noms sur mon écorce, combien m’ont laissé des traces, combien sont venus se réfugier, tout contre, combien sont partis en courant dès la nouvelle de l’orage, dès la lueur de la foudre.

Je sais mon visage tourné vers ces pieds d’enfant dans la boue et mes yeux qui n’ont jamais cessé de regarder le ciel.

Je me sais. Je me sais comme un arbre penché.