Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Archives de mai, 2012

Etreignez les Etoiles & éteindre la mienne

 

Samedi dernier à 16h, les lumières s’éteignent et « When things explode » de Unkle surgit des enceintes de la salle Malesherbes. Je sens les mains de Tony, de Maryne, de Christophe et de Déborah rejoindre les miennes à mesure que nous approchons du bord de scène. Ces quelques secondes dans le noir pour nous retrouver me transportent un instant. Je pense à cette 12ème participation à ce festival. Je pense à mes 13 années d’écriture théâtrale et à l’annonce que j’ai faite à tous mes proches depuis quelques semaines. J’arrête. D’écrire.  Je suis usé du combat quotidien pour faire exister cette écriture. Il est peut-être aussi un peu temps de faire un peu comme tout le monde.

Depuis des semaines, je prépare mon oraison funèbre. Je me dis qu’il faut tuer ce Lloyd et que je retrouve un peu plus de moi-même. Arrêter ce cirque, ce double personnage, ce jeu. Je voulais lui offrir une fin à l’image de ce que j’ai toujours écrit, noire et touchante, pleine d’espoir malgré tout.

Les lumières ne se sont pas rallumées. Je sens la main de Tony qui tremble. Ma pensée reprend le dessus. 13 ans d’écriture théâtrale. 47 pièces, 13 d’éditées, 2 ou 3000 bouquins vendus, sûrement plus de mille représentations de mes textes, une trentaine de prix, une résidence d’auteur, un beau dossier de presse, des rencontres par dizaines, des sourires et des pleurs par milliers. J’ai vécu durant ce temps des moments magiques, oui. La compagnie les 1001 scènes a pris 7 ans de ma vie et m’a emmené un peu partout. Des gens ont aimé, d’autres ont détesté et ce sera encore le cas quand les lumières vont se rallumer. Il y a eu des débats, des engueulades, des petits mots laissés à mon adresse par des curieuses, des baisers volés, des histoires en veux en voilà. Je me suis battu, parfois à raisons, d’autres, comme un idiot. J’ai créé une distance avec Lilian, pour mieux mettre Lloyd en avant. J’ai eu tort à ne pas vouloir fléchir, tort à ne pas entendre ceux qui faisaient de toi un roi. J’arrête ou je meurs sans même avec la gloire d’avoir eu raison. Celui qui a raison continue, lui.

Ils applaudissent. Malik va bientôt envoyer les lumières du salut. « Etreignez les étoiles », la première, c’est fini et je crois savoir, avec mon expérience, que ce fut un beau moment. La main de Maryne est moite. Je souris. Je pense à tout ce que j’ai raté, à tous ceux à qui j’ai dit merde à qui j’aurais dû dire bravo et à l’inverse aussi. Je pense à la grande gueule de Lloyd qui va enfin se taire et me laisser tranquille. Je pense à l’apaisement soudain qui m’emplit. J’ai dit, je monte sur scène une dernière fois ici, pour remplacer Aurèle que son joli gros ventre empêche d’être là et basta. Au fond, je suis né ici et je peux y mourir. La boucle. Cette pièce, tout le monde y meurt dans son idéal, ça doit me convenir et c’est joli d’en finir comme ça. Ma dernière réplique a encore un écho « On a fermé les yeux et on a rêvé, rêvé qu’un jour, on puisse se réveiller ». Pendant ce monologue, j’ai arrêté de jouer et j’ai parlé, moi, comme je suis. J’ai dit merci à tout le monde. Merci, je m’en vais, ma carrière d’éternel espoir, elle prend fin ici.

Les lumières enfin.

Les applaudissements. 7 longues minutes que rien n’entrave. Mon visage s’effrite par endroits. Je me dis que j’ai bien vécu ça. Que des souvenirs, j’en ai à la pelle, que je devrais les écrire. Et non, non, j’arrête d’écrire. Ou alors rien que pour moi, pour ne pas perdre tous les souvenirs, parce qu’ils s’effacent tous, ces salauds. Mais j’ai bien vécu. Les deux points d’orgue restent sûrement « Y’a des nuits… » au ciné 13 et puis ma résidence à Lombez. Le bonheur extatique que j’ai pu ressentir dans ces moments-là ont justifié peut-être bien quelques souffrances.

Fin des rappels, Tony est devant moi, je le suis en coulisses et j’entends ma tête me dire que c’est fini. Mes jambes se dérobent à ma volonté. Ecroulé, au sol, les dernières larmes que ce métier m’aura fait pleuré sortent dans de longs sanglots. Tony me serre contre lui, me dit son amour, les autres le suivent et moi, la gueule déchirée par la tristesse et quatre formidables comédiens sur la poitrine, à l’instar d’un buteur victorieux, de leur balancer entre deux reniflements erratiques, « nan, mais ça va, hein »

Ça va. Ça ira. Mieux.

Je ne suis pas mort. Les semaines à suivre en diront plus sur mon avenir en tant qu’homme. Il y a peu de chances pour que l’auteur passe l’été malgré tout. Mais il ne manquera pas à grand monde. Et ça va, il y a 47 pièces. Je ne saurais plus quoi rajouter de toutes les façons.

« Etreignez les étoiles » a gagné le prix des collégiens. Jolie récompense pour une première. Un acte fondateur pour la suite même. Je suis content. Maryne, Déborah, Anthony, Christophe et Aurèle que je n’oublie pas, sont de beaux comédiens et de belles personnes. Merci. Merci Emilie d’avoir été là pour les driver aussi, pour être là, simplement, merci Malik pour les lumières, Luigi pour les coups de mains, Olivier, pour l’amorce de tout cela.

Les photos qui suivent, d’Emilie bien sûr, témoignent, entre autres, de la joie que nous avons à être ensemble. Que si la plume se taise, qu’au moins, cela continue.

Merci. Faut toujours dire merci aux gens qui vous font du bien. A celles et ceux qui me suivent depuis 13 ans, merci.

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