Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Archives de septembre, 2012

Une Femme Debout 12

Je souffle.

A cet instant, beaucoup de choses, d’images, défilent devant mes yeux. Des souvenirs par dizaines, comme si ce souffle se voulait être le dernier et la petite seconde, le résumé de mon passage sur Terre. Parfois, quand on est comme moi, à se partager entre les couloirs blancs des instituts et la cuvette de mes toilettes, on ne sait plus très bien à quelle philosophie se fier. Entre les moments d’espoirs, de grandes euphories et les chutes, les désirs d’abandons, viennent se glisser des secondes en suspension.

Je sais que je ne vais rien apprendre à qui que ce soit. Devant un précipice comme seul avenir, les derniers pas ont une saveur que l’insouciance masquait. Invariablement, on veut ralentir, mais la Terre ne tourne pas seulement autour du Soleil, mais aussi au-dessus de nos pieds. Alors, la tête qui jette un regard en arrière, on saisit ce que l’on peut encore un peu saisir.

Si j’avais su, hein ?

Tu parles, ça se trouve, si j’avais su, par peur, j’aurais couru n’importe comment et j’aurais sauté dans le vide, parce que je n’étais pas prête. Si j’avais su, oui, je n’aurais pas su dire ou me raconter comme je le fais aujourd’hui. Si j’avais su, au fond, la peur m’aurait emmurée. Alors, la tête par-dessus l’épaule, je prends et me souviens. Je malaxe des souvenirs pour les rendre un peu plus beaux. J’additionne des douceurs et des tendresses, je multiplie des douleurs entre elles pour vérifier si moins par moins, ça fait bien plus.

Sous mon souffle, ce que je fais vaciller, ce sont des petites flammes. Ce que j’ai en moi, ce sont des braises. Ardentes. Je fais comme je peux, je prends l’oxygène où il se trouve, mais à l’intérieur aussi, je souffle.

Je souffle. Et en un souffle, toutes ces bougies s’éteignent.

Je suis fière de moi, j’ai réalisé mon vœu de l’an passé et je commence celui de ma nouvelle année.

Je souffle.

Je suis vivante. Encore. Aujourd’hui, encore un peu plus.

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Une Femme Debout 11

Je ne demande rien à personne.
Sûrement pas à venir à mon endroit, ni pour me plaindre, ni pour me prendre en pitié et, peut-être même avant tout, m’admirer.
Je suis une femme qui se réclame debout, mais comme toutes les autres qui n’ont pas renoncé à se frotter à la vie, à se faire bousculer par ce qui est beau, par ce qui est laid. Nous cherchons toute un mot, une attitude ou un son qui résume notre combat. Et moi, je suis toute seule dans ma peau traversée de cicatrices pour me dire guerrière. Chacune serre le poing comme elle le peut et les routes de toutes les victimes de cet excès peuvent se croiser, s’échanger, face au mur, la force dont il faut se revêtir pour l’abattre, c’est… c’est toute seule.
Il ne m’aura pas fallu attendre de me battre contre moi-même pour savoir qu’on était toujours tout seul. Quoi qu’il arrive. Oui, bien sûr, il y a l’amour pour ceux qui nous précèdent, pour ceux qui suivent. Ce seul sentiment qui peut faire déplacer des montagnes m’a donné une direction et malgré mes cannes qui maigrissent, je ne dévie pas. Mais ce foutu chemin, comme un coureur de fond qui est là, encouragé par des supporters, c’est moi qui le fais.
Je ne me plains pas. Quelque part, j’en suis fière. Un jour, j’ai relevé la tête et dans la glace, j’ai vu la tête de quelqu’un, le visage déchiré la tristesse, les yeux rougies par les cauchemars et je me suis dit que j’allais faire ce que je pouvais pour cette belle personne.
Depuis, j’honore ma promesse et j’ai une dette envers moi. Tout part de là, tout y revient.
Je suis une cheyenne pour la peinture que mes index et majeur laissent sur mes pommettes sans fins. Je suis la douleur qui me rappelle combien mon existence a une valeur. Je suis une amazone pour les stigmates que cette guerre civile a laissé en moi.
Je ne demande rien. Que personne ne regarde plus grande que je ne suis. Mes genoux n’ont pas fini de se râper sur le goudron à chaque défaillance. Mes larmes, mes peurs et mes colères nourriront toujours cet excès malgré moi. Je n’ai rien de sage, rien de plus, rien de moins.
Je ne demande rien à personne ou alors, juste pour un soir de m’oublier.
Oubliez-moi. Oubliez-moi de toutes vos forces. Laissez-moi, retournez voir vos gueules dans les miroirs, éloignez vos enfants du poste de télévision, éteignez le son et, s’il-vous-plaît, ce soir, oubliez-moi. Pour de bon.
Je suis seule. Tout vient de là et tout y retourne.
Oubliez-moi. Pour que demain, je nous fasse la surprise d’être toujours là.


Une Femme Debout 10

Bonjour, passez-moi St Pierre. Pardon ? C’est vous ? Même pas une petite secrétaire ? C’est … La crise, oui. Oui, bon, je vous appelais pour tout autre chose, là. Voilà, je voulais vous dire que je vais avoir un retard certain pour le bilan de mon existence.

Si.

Voilà, je vous explique. Il se trouve que ces derniers temps, j’ai bandé les muscles, j’ai serré les dents et j’ai eu quelques jolis battements de cœur contre le mien. J’ai serré tellement de gens qui m’ont avoué leur amour que j’ai pris un peu d’énergie partout. Vous voyez ? Un cœur qui en touche un autre, c’est de la physique, céleste, j’ai envie de dire. Un coup en appelle un autre. On se répond de l’intérieur. Et puis, à l’extérieur, on se répand. Ce n’est pas un putain de problème de pleurer. Ce qui est dehors n’est plus dedans… J’en ferais volontiers un slogan de la lutte contre les excès de vie. Et puis, il faut bien dire qu’il y en a un bon nombre de fors intérieurs qui se sont réglés sur le mien maintenant et là, je peux pas leur faire un putain de faux bond.

Oui, c’est chiant, je sais, vous m’aviez prévue pour bientôt, mais franchement, c’est trop tôt. Je suis désolé, quarante ans, c’est pas suffisant pour remplir une dernière seconde d’existence, celle qui arrive au dernier moment, vous comprenez ? J’ai pas envie d’avoir le cerveau vide de la première connasse qui compile ses souvenirs en une fraction de seconde. Personnellement, j’en ai pas mal, mais il me manque pas mal de choses dans ma liste de trucs à faire avant de partir en cendres, si vous voyez ce que je veux dire. Ça va faire dix ans que je laisse les gens ruiner tous leurs mouchoirs derrière moi. Et ils se mouchent pas parce que je les aies fait mourir de rire. Ils pleurent tous parce qu’ils ont peur de me voir une dernière fois. Et moi, j’ai besoin de voir leurs putains de vrais rires, de sourires, sans cette putain d’épée de Damoclès au-dessus de ma putain de petite frimousse.

Oui, je suis grossière et je t’emmerde aussi. Mais pour cet écart de langage et tous les autres trucs à voir, donc, on va prendre un rendez-vous pour… dans une cinquantaine d’années. Promis, je ferai plus de problèmes et j’accepte le purgatoire pour voir si j’ai assuré ou si je me suis conduite comme une misérable conne. Je me doute que ça fout un peu le bordel dans votre planning, mais il doit bien y avoir une belle ordure dans le monde pour prendre la place, hein ? Autrement, j’ai des noms si vous en cherchez.

Pierre, vous me laissez gagner ce combat et j’accepte le trente tonnes qui me découpe en deux dans un demi-siècle. Merci d’accepter pour toutes les raisons énumérées ci-dessus et pour avoir le regard fier de mes deux gosses sur leur mère qui, certes, n’aura jamais été parfaite et qui aura mis un genou à terre plus d’une fois.

Mais leur putain de mère, elle aura toujours été une femme debout.

Amitiés, Pierre, on fait comme on a dit.


Une Femme Debout 9

C’est toujours un peu dingue ce qu’on peut voir de là-haut. Si j’avais le vertige, cela ferait bien longtemps que mon pied aurait trébuché.

Au fond, on ne se rend jamais bien compte. C’est forcé. A vingt ans, tu as cette vie devant toi, une traînée infinie d’asphalte qui se perd au loin, à l’horizon. Chacun son rythme, ses détours, ses ralentissements, ses désirs de contre-allers. On avance, poussé par l’inertie de cette Terre qui tourne autour d’une étoile.

Moi, j’ai chaussé mes meilleures baskets et j’avais la main dans celle d’un homme. L’espace m’attendait avec envie, impatience et même si j’avais le cœur qui pouvait boiter à des moments, même si j’ai eu plus d’un espoir à regonfler au bord de la route, je n’ai jamais changé de direction. Alors, oui, à vingt ans, tu as la vie devant toi, et c’est dévoré d’inconscience, d’insouciances en tous genres, que tu brûles le bitume. A vingt ans, la vie devant soi, c’est un dû.

A trente, d’un coup, on te demande de te mettre sur le bas côté. C’est quoi le problème, Monsieur l’agent en blouse blanche ? Pardon ? Les papiers de mon véhicule, mon pedigree ? On peut savoir ce qui…

Pardon ?

J’ai fait un excès ?

Pardon… ?

J’ai un excès.

A trente ans, la route devant soi s’est considérablement rétrécie. En largeur. Et en longueur, l’horizon paraît désespérément trop près.

A bientôt quarante, mes pas se sont faits plus fragiles, emprunts de doutes, de craintes, de peurs intestines. Et étendue, jadis si vaste, est simplement devenue une mince corde sur laquelle chaque avancée est périlleuse. L’excès de vie, comme bon nombre de maladies, fait prendre une hauteur nouvelle. Et me voilà, alors, investie funambule malgré moi.

Donc, oui, c’est toujours un peu dingue ce qu’on peut voir de là-haut. Oui, c’est effrayant. Oui, c’est sans filet. Mais depuis dix ans maintenant que je marche, là, sur cette corde tendue, un excès de vie dans le ventre qui voudrait me faire perdre l’équilibre, je dois avouer que je m’en sors pas si mal. Et là, aujourd’hui, je sais qu’il me faut relever la tête et regarder devant moi, plus confiante en mes pas que jamais.

Et parce que j’ai confiance, on parie que la route va s’élargir de nouveau ? On parie que je ferme les yeux et que je vois refleurir les bas côtés, comme avant ?

On parie.

 


Une Femme Debout 8

Si.

Si tout ça… Si. Si ça devait…

Si. Je dis si, il faut que tu m’écoutes.

Si on devait se pencher sur moi un jour, demain, ou dans cent ans, qu’importe, mais si on devait se pencher sur moi et que je ne sois pas en train de feinter, eh ben, tu vois, j’aimerais pas voir des larmes. Je veux dire, je pourrais comprendre la tristesse, mais je te le dis, ça me ferait chier. Vraiment, parce qu’il n’y a rien à faire, quelqu’un dans ma position se sentirait invariablement comme… coupable de faire du mal. Même si je sais que directement, non, ce n’est pas moi, ce ne serait pas moi, c’est juste, que putain, je voudrais pas.

Dis-leur, hein, juste… Si.

Si.

Si c’était ça un jour, demain, ou dans cent ans, on s’en fout, mais si on devait se pencher sur moi, je voudrais que ce soit avec la joie dans le cœur, la joie dans le cœur de m’avoir connue, de m’avoir vue bourrée, gaie, chiante, heureuse, un peu conne ou injuste parfois. Je veux voir la joie des gens qui m’auront traversé, que j’aurais traversés. Je voudrais qu’ils me le disent ce « revoir », que c’est rien, que ça fait chier, oui, mais que je leur ai apporté tout ce que je pouvais de bonheur et qu’ils me le disent avec des larmes de joie.

Faudrait bien leur préciser, hein, la joie. Je sais qu’il y en a qui comprendront pas, qui enfreindront la règle, mais c’est aussi pour ça que je les aurais aimés ceux-là.

Si.

Si, vraiment c’était ça qui m’attendait, j’aimerais pas voir les visages déchirés par la tristesse, les flots de larmes que je n’aurais même plus la force d’essuyer sur leurs joues. Je voudrais qu’ils me fassent tous un cadeau, qu’ils me montrent, tous, toi, mes enfants, mes parents, mes amis, mon âme sœur, je voudrais tous qu’ils me montrent ce qu’ils vont devenir. Je veux le savoir avant tous les autres, je veux savoir comment ces petits grandiront, ce qu’ils feront. Je voudrais partir avec l’avenir en tête, tu comprends ?

Comme ça, quand on se retrouvera, je verrais si chacun a tenu sa promesse.

Je dis ça. Mais c’est si…

Si.

Si, je te dis.

Et là, si je garde les yeux fermés, c’est pour feinter.


Une Femme Debout 7

Parfois, la maison se vide.

Il faut bien que la vie continue, que chacun vaque à ses occupations. Je pense même que souvent, c’est moi qui les mets dehors. Quand la porte se referme sur la dernière personne à quitter les lieux, le silence vient s’inviter. Comme pour mieux converser. Le silence, je l’invite. L’autre, l’excès, se tait, se terre dans son coin. Enfin, dans un coin de moi, même s’il joue au Petit Poucet maléfique à laisser traîner de vilaines choses derrière lui. Je lui ai demandé bien des fois s’il s’était perdu, je l’aidais à retrouver le chemin de la sortie avec un grand plaisir. Mais, ma bonne dame, l’excès ne cause pas, il fait.

Il fait mal. Dans tous les sens du terme, il fait mal. Et Seigneur qu’il sait bien le faire.

Je traîne alors mes jambes un peu lasses dans les différentes pièces. Je remets un papier à sa place ou, selon l’humeur, je m’arrange pour le déplacer, comme pour prouver à mon homme, à mes enfants, que je suis passée par ici. Comme pour prouver que je suis là. Que je suis là, bordel. Au fond, j’attends que mon fils vienne m’engueuler parce que j’ai touché à ce que je ne devais pas touché. J’ai envie qu’il vienne gueuler avec son adolescence me dire que j’ai pas le droit, ceci, cela. Aujourd’hui, le hurlement, la fougue, la force, le conflit, sont autant de preuves de vie. Le hurlement, ce trop plein de souffle, je veux l’entendre faire vibrer mes tympans.

Je veux ouvrir l’ordinateur de ma fille, lire ses messages, faire tout ce qui est interdit. Pas pour fliquer, non, pas pour m’immiscer dans ce qui ne me regarde pas. Simplement, parfois, dans mes cauchemars, quand l’excès ne donne plus de raison à personne de me gueuler dessus, je me dis que je ne veux pas partir sans rien savoir de mes enfants. De leurs plus petites pensées à leurs grands idéaux. Je voudrais que ma valise soit pleine. A ras bord d’eux.

Parfois, la maison se vide. Mais le silence n’est jamais bien longtemps convié. Le téléphone, les inquiétudes, les douces pensées, rien pour me laisser me reposer en paix.

Pourtant, aujourd’hui, allongée dans mon lit, je n’aspire qu’à laisser. Laisser aller. Ne rien faire. Je pense à m’éteindre. Pour un temps. Question de feinter l’excès. S’il s’imagine vainqueur devant ma position, les mains croisées sur le plexus, peut-être qu’il se dira que son boulot est fini et qu’il se tirera.

Alors le téléphone pourra sonner aujourd’hui.

Je converse avec le silence. Et je tends mon piège.

Chut.


Une Femme Debout 6

Les jours, ces derniers temps, ont une saveur que je ne leur connaissais pas.

Cet excès m’offre un curieux tour de manège.

Foutue montagnes russes.

Foutues nausées.

En temps ordinaire, tout cela se suit normalement, les mardis toujours après les lundis et ainsi de suite. On y met des points de repères, les vacances, les anniversaires, les dossiers ici, les devoirs par là. Parfois, la seule question existentielle qui peut nous parcourir sur une seule journée sera de trouver la réponse à la question « frites ou potatoes ? »

S’endormir et se réveiller, moi aussi, je l’ai fait tant de fois. Sans jamais y prendre vraiment garde. Jusqu’à maintenant.

Est-ce vrai l’histoire de ces juifs qui font une prière le soir pour demander à Dieu d’être de ne pas mourir durant la nuit et qu’au petit matin, ils en font une autre pour le remercier de s’être réveiller ?

Je devrais peut-être m’y mettre. Mais les seules fois que j’accepte de joindre mes mains, c’est pour applaudir mes enfants dans leurs exploits respectifs ou refermer un livre qui m’a lassé après trois pages.

Alors, ça se passe au-dessus ? L’adresse doit être verticale, c’est ça ? Mais quand on n’a jamais cru, on fait comment ? On regarde le ciel et on dit « c’est quoi ton 06 ? »

Quand on ne sait pas, on se retourne vers ce qui nous fait, non ?

Moi, ce qui me fait, c’est ce que j’ai enfanté, comme amour, comme amis, comme petites versions de moi. Je prends dans les yeux ce qu’il y a de plus beau dans chaque au revoir. Le « revoir ».

Si ton regard est emprunt de la peur de me voir pour la dernière fois, il ne nourrie aucune Foi. Il faut que tu comprennes que je viens chercher un peu d’air dans tes prunelles. Un peu d’air pour que ma flamme ne vacille pas. Je porte le feu.

Les jours, ces derniers temps, ont une saveur que je ne leur connaissais pas. Ils sont si importants. Je les compte, oui. J’entame même un décompte si tu veux tout savoir. Il n’y a pas de raison, aucune, pour que moi aussi, mon amoureux ne m’emmène pas courir de nouveau sur la plage.

Aucune.

Même si c’est pour cent mètres. Même pour dix, je le bougerai mon gros cul pour m’écrouler dans les bras de mon homme, de mes gosses. Et ils me regarderont avec ces yeux embués de bonheur.

Et moi, je le verrai, dans ces regards. Je le verrai, je lui sourirai, je lui donnerai ma première prière, les mains jointes.

Je le verrai. Le « revoir ».