Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Archives de janvier, 2013

Même pas en rêves – Extraits

…/…

Viviane – Léandre.
Léandre – Viviane.
Viviane – Papa va mourir.
Léandre – Pourquoi tu m’annonces ça comme si c’était le mien ?
Viviane – Parce qu’il ne s’agit pas d’un vulgaire clodo, il s’agit de mon père et que tu le connais.
Léandre – Mon cul a surtout très bien connu son pied.
Viviane – Léandre, merde ! Je te dis que…
Léandre – J’ai entendu. Mais tu t’attendais à quoi ? A partir du moment où t’as passé ta vie à allumer une clope avec celle que t’es en train de finir, faut s’estimer heureux d’être allé aussi loin.
Viviane – Je ne suis pas prête. Pas maintenant, c’est trop tôt. J’ai pas allumé tous ces putains de cierges pour qu’il s’en aille comme ça, aussi vite. Il ne m’entend plus l’autre là-haut ou quoi ? Y’a pas toute une bande d’hypocrites, de meurtriers, de violeurs, de dictateurs, je sais pas moi, à faire dégager avant ? Bordel, ça sert à quoi de faire le tour des messes, de se faire de la corne aux genoux à prier jusqu’à la fermeture, ça sert à quoi ? T’es sourd ou quoi, merde ? Je veux bien aller à Lourdes sur les mains, mais il faut que ce soit un minimum efficace.
Léandre – Viviane ? Tu préfères pas boire un bon coup pour justifier une vraie crise de Foi ?
Viviane – C’est fait. J’ai largué Daniel en cours de route en rentrant de l’hôpital. Je me suis mise dans le premier bar venu et j’ai bu. Et plus j’ai bu, plus j’ai pleuré, je ne savais pas qu’il y avait un lien entre la boisson et les larmes. C’est une sorte de circuit interne, c’est ça ? Ça régule ?

(un temps)

Viviane – Papa va mourir. Maman fait le tour des pompes funèbres pour choisir un beau bois, mes sœurs se lamentent, mon mari reçoit des messages de sa pétasse pendant que le médecin fait des prévisions à deux mois « si tout va bien » comme il dit. Mais comment veut-il que ça aille bien ? A un moment la douleur sera telle qu’on va le bourrer de morphine et le faire mourir en junkie plutôt qu’en homme. Moi, je suis en plein milieu, à ne pas vouloir accepter, à envisager la ceinture de bombes et de me faire sauter en plein milieu d’une église si l’autre là-haut se refuse toujours à décrocher. Et papa va mourir. Et c’est le seul qui reste digne.

(un temps. Il vient se servir un verre)

Léandre – Je sais pas si t’as vu, Gabrielle a perdu son match ce soir. Elle s’est drôlement bien défendue, mais l’autre était plus forte. Sur un coup. J’ai pensé qu’on pourra aller la voir, tant qu’elle était dans la ville, avant qu’elle ne reparte. Elle est chez Denis.
Viviane – Tu m’excuseras, mais je ne suis pas vraiment d’humeur à aller consoler qui que ce soit.
Léandre – Quand tu verras sa tête, tu te rendras compte que vous êtes toutes les deux aussi cabossées l’une que l’autre. Ça peut sûrement te rassurer. Il faut que tu te changes les idées.
Viviane – Ah oui ? On prend la voiture, on se fait Deauville, la tournée des bars, bain de minuit, boite de nuit, une after, le tout saupoudré de coke ? Je prendrai des photos, tiens, ça fera plaisir à papa de voir que la vie continue !
Léandre – C’est lui que tu vas enterrer ou c’est toi ?
Viviane – Je suis conne d’être venue te voir. C’est pas un mec qui a une valve sur deux qui fonctionne au niveau du cœur qui peut me comprendre.
Léandre – Assieds-toi.
Viviane – Je m’en vais.
Léandre – Viviane, écoute ! Ton père va disparaître et que tu le veuilles ou non, c’est dans l’ordre des choses. Alors oui, il faut être là, tenir la main jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’énergie, mais faut aussi te préparer à la lâcher, que ça t’emmène pas six pieds sous terre. Quand les mecs vont clouer les planches, c’est comme pour le petit lapin qu’il y avait sur les autocollants dans les transports en commun « n’y mets pas tes doigts parce que tu risques de te faire pincer très fort » ! Je ne suis pas dans la tête de ton père, mais il y a fort à parier qu’il veut justement que ça continue derrière lui, non ? Alors, tu peux te rebeller, taper des pieds et des mains, hurler si ça te chante, mais là-haut, on ne t’a pas invité à statuer sur le sort de ton père. On peut accepter dans les larmes ou avec un couteau entre les dents, l’important, c’est…
Viviane – De baisser les bras.
Léandre – Non. Au contraire, mais c’est chacun sa merde. A ton père la mort, à toi, le deuil. Tu ne vas pas lui demander d’avoir de la peine pour toi, alors accompagne-le mais n’y reste pas.

(un temps)

Viviane – Quelque chose a changé depuis dix ans, hein ?
Léandre – C’est à dire ?
Viviane – T’étais là, à vouloir te balancer au bout d’une corde et puis t’es encore debout, à donner des leçons de vie, à faire la morale. Il s’est passé quoi ?
Léandre – Dix ans justement. Quand tu comprends que tu ne peux pas sauver le monde, ça te retire un certain poids des épaules.
Viviane – Et Laureen, c’en était un ?
Léandre – Elle est gonflée de t’appeler alors que t’es en train de…
Viviane – Ça fait des mois qu’elle me dit que c’était imminent. Elle le savait. Comment elle disait déjà ? « C’est pas avec une patte gangrenée quand tu pars pour un marathon. » Tu veux en parler ? Qu’on échange nos places ?
Léandre – Je suis pas en deuil. Et je parle pas avec toi depuis plus de dix ans d’un moindre problème de peur que tu me sortes tes histoires de retraite religieuse à faire.
Viviane – Je te rassure, j’en suis revenue. Quand j’ai vu qu’à la dernière qu’on avait faite avec Daniel, il s’était tapé la femme de l’autre couple qui était avec nous, ça m’a pas mal refroidie.
Léandre – Parfait. On n’a donc pas à en parler. On a simplement démissionné l’un de l’autre. Quand on est solitaire, c’est juste pas possible d’être constamment rattaché à quelqu’un. « Et comment elle va ? » par ici, « Tu l’embrasses » par là, rien que ça, ça me fait serrer les dents.
Viviane – Comment elle le vit, elle ?
Léandre – Je sais pas, je m’en fous parce que si je commence à regarder, je vais être dans la compassion et par compassion, on reste avec les gens, on se marrie avec eux, on envisage le même trou où s’enfoncer à la fin. Mais elle ne souffre pas. Ou en tout cas, plus. Si c’était la patte gangrenée qui l’inquiétait, il n’y a plus rien à craindre, on a descendu le cheval.
Viviane – Je t’envie. Est-ce que s’il n’y avait pas le petit, je serais encore avec mon mari ? Je sais pas…
Léandre – On meurt tous dans le confort, hein ? On construit avec l’autre quelque chose qui est censé nous abriter jusqu’à ce que ça nous enferme et on rêve d’évasion. Laureen et moi, je crois qu’on était complice jusqu’à ce que je dise « je t’aime » un jour, comme ça, que ça m’échappe. Et quand elle l’a dit aussi, ça y est, c’était bon, plus besoin de se battre et on a « construit » là-dessus, sans réaliser que c’était du vent, des mots. Et sous la tempête du temps qui passe, on a péri enseveli…

(un temps)

Léandre – Santé, Viviane. Si ton père part avant l’automne, on aura des morts à célébrer le deux novembre.
Viviane – C’est bien parce que je suis fatiguée et un peu saoule que je ne prends pas mal ton cynisme.
Léandre – Je viendrai avec toi demain à l’hôpital.
Viviane – Te sens pas obligé.
Léandre – Du tout. J’ai du monde à aller visiter là-bas aussi.
Viviane – Aux soins palliatifs ?
Léandre – Ouais…
Viviane – Qui ? Je le connais ?
Léandre – Mes espoirs.

…/…


Au sein des creux – Extraits

…/…

Chloé – Jusqu’ici, tout était simple. Je me couchais comme je me levais, avec simplicité et évidence. J’appuyais sur un bouton, la lumière venait, j’ouvrais le robinet, l’eau coulait. Et l’autre matin, plus rien. Les plombs ont dû rendre l’arme à gauche et j’avais beau ouvrir à fond le bitogno rouge, ma douche restait désespérément froide. Je me suis cognée partout dans l’appartement, comme une aveugle décidée à faire de ses genoux des hommages à Klein. Dehors, il faisait encore nuit. Je suis revenue à mon port d’attache et là, sous la couette, j’ai attendu que ça passe. Et ça ne s’est pas passé comme prévu. Mon lit, un quatre-vingt dix centimètres hérité de mon enfance s’est agrandi au fur et à mesure que je tentais de rendre à l’origine la pose du fœtus. J’ai senti bouger dans mes tripes des horreurs que je voulais hors de moi, mais mettre un pied à terre me semblait le dernier geste possible. Tout ce que je suis ou que j’ai pu fuir s’est pointé en face de moi et pas moyen de partir. Chaque recoin de ma tête était piégé par des images qu’aucune lingette ne pouvait effacer. Mon regard s’est affolé des heures durant. Et puis, vers midi, un rayon de soleil a profité d’un trou dans le rideau pour éclairer ma table de nuit. Et sur elle, mon journalier encore plein du médicament oblong et du rond. Je me suis précipitée dessus, je les ai mis dans ma bouche comme une gourmandise et avant de les avaler, je leur ai demandé pardon de les avoir oubliés.

Sandrine – C’est toujours l’autre qui pourri tout, parce qu’il est l’autre justement. Je pense que le pire n’est pas dans le minable, mais dans le meilleur, parce qu’à lui, qu’est-ce que t’as à lui reprocher ? Il fait des aller-retour merveilleux en toi, il est là, l’oreille à l’écoute, sa main dans tes cheveux. Il est sublime. Ce serait tellement plus simple qu’il soit un con, qu’il ne comprenne rien à mon cycle menstruel, qu’il me dise « putain, mais t’as tes règles, c’est ça ? » L’autre, il ne laisse pas de traces, ni sur les verres, ni dans le lit, ni sur toi, avec son gant de toilette, juste tiède comme il faut pour t’essuyer des caresses enflammées. Connard. Tout ce qu’il est me renvoie à la médiocrité qui m’habille. Et plus ça va, plus je le fais chier pour un rien, plus j’invente une excuse pour une nouvelle querelle, plus je le pousse de mes épaules, comme pour me prouver que j’existe. « T’es pas mon père » que je lui dis et il rigole. Ça lui passe dessus. Je lui envoie la télécommande du magnétoscope en pleine poire et mon putain de bras vise l’urne de sa mère. Je me retrouve à quatre pattes, en train de pleurer comme une pauvre fille et mes grosses larmes viennent tomber dans les cendres que j’essaie désespérément de remettre comme il faut avec ma balayette. Après l’avoir foutu par terre, je vais la noyer sa mère avec mon chagrin. Et lui, il se ramène, la ramasse, poussière par poussière et puis, il me pose dans un coin. Il me regarde et il me dit « je te le fais cet enfant ».

…/…


Signature

Merci à celles et à ceux qui ont bravé la neige et le froid pour venir partager ce très beau moment avec moi, bien au chaud à la Librairie Théâtrale de Marivaux. Du monde, du monde, des sourires, des retrouvailles, plein de signatures et de très beaux moments qui me sont allés droits à coeur. Quelques photos ici de certaines et certains d’entre vous. A dire, je n’ai que ceci, merci mille fois.

Ce diaporama nécessite JavaScript.


Signature !

A l’occasion de la sortie de ma pièce « Des Accordés », je serai en signature à la Librairie Théâtrale de Marivaux qui nous accueille très gentiment, mon éditrice et moi pour l’évènement.
Tous mes précédents livres seront eux aussi de la partie.

Et puis, ce sera à peine un mois après la fin du monde et ça nous donnera l’occasion de voir qui a survécu (tous, a priori…) et de livrer à chacun de vous mes vœux pour une année qu’on espère toujours un peu meilleure.

Alors, à vos agendas, des places gratuites pour « Des Accordés » qui a repris tous les dimanches à 18h30  au Laurette théâtre à République, seront aussi distribuées aux dix premiers acheteurs !
La librairie théâtrale, c’est 3, Rue Marivaux, Métro Richelieu Drouot et c’est de 15h à 17h. Venez nombreux !
A samedi

Lilian

Ps : bien sûr, n’hésitez pas à faire circuler l’info, ça vous coûte un clic ;o)

Ps 2: Le lien vers l’invitation facebook

C’était la tienne

 » Parce qu’on oublie trop facilement. Et l’oubli, c’est la mort de tout. Que l’autre vous manque, ce n’est pas trop grave, parce qu’on sera toujours dans le manque de l’autre, même s’il n’est jamais trop loin. Le pire, c’est l’oubli. Oublier d’où on vient, oublier qui nous a tendu la main, oublier qu’on a aimé cette personne à s’en souder les dents les soirs d’absence. De toutes façons, on ne l’emmène pas au paradis l’oubli. Parce qu’à faire semblant, on ne gagne rien sinon la mort. Tentez de vous oublier et vous en crèverez d’amour… Aussi loin que j’ai pu être, je n’ai jamais oublié et j’ai toujours gardé le souvenir de l’amour à mettre sous mon oreiller pour protéger mes rêves. Ainsi, dans le plus noir de mes cauchemars, il y avait une main pour me serrer et m’éponger le front. Et cette main, c’était la tienne. « 


Calme apparent

 » Je ne veux plus faire semblant. Plus faire semblant comme tous ceux qui font semblant de jouir, d’avoir des enfants, qui jouent les gros bras alors qu’ils sont les plus faibles. Je veux plus faire semblant d’aimer mon prochain. Je m’en fous de mon prochain. Je veux plus faire semblant de supporter la différence, je veux plus qu’on me force à l’accepter, qu’on me force à aimer l’inconnu. Même s’il est de bon ton d’aimer la Terre entière, je l’aime pas la Terre entière. Et de toute façon, elle ne m’aime pas. Au fond, les plus forts, ce sont les faux-semblants. Eux sont dans le vrai. Eux ont tout compris. Moi, moi, je suis juste une pute, un putain d’être devenu inhumain à force d’avoir écouté les discours.
Je dirai plus « je t’aime ». Je dirai plus les choses que je connais pas. Je les ferai avant de l’ouvrir. Et au fond, pourquoi parler, hein ? Je vais laisser parler le silence parce que le silence, c’est la chose la moins merdique qui nous reste.
Parce que j’ai la guerre à l’intérieur. Ça fait tant d’années et pas moyen de trouver un cessez-le-feu. Je suis le conflit Israëlo-Palestinien à moi tout seul. Je suis le jet de pierre sur les tanks. Je suis les tanks qui écrasent. Je suis une bombe qui explose. Je suis des roquettes qui répondent. Je suis un champ de guerre sans processus de paix en action… Il n’y aura jamais la paix dans mon corps. La paix, c’est comme l’amour, elle nous a abandonnés. Mais c’est fini ces conneries, ça s’arrête ce soir. « 


Ce que l’on garde de ce que l’on perd

« … Je t’ai entendu parler. Je pense la même chose. Je sais que rien n’est impossible, même s’il faut être fou pour le croire. Il doit bien y avoir un endroit, comme une île imprudente pour les gens comme nous. On va la trouver et si on s’y abandonne qu’une fois, je sais que les lendemains n’auront plus les mêmes couleurs, les douleurs, plus les mêmes souffrances. Et si tu te barres après, si je t’oublie, ça aurait existé. Exister. C’est ce qu’il y a de plus beau. Exister. En dehors de soi, on se sera rejoints. Je te le dis, même si tu te barres, même si je ne vois plus jamais ce regard, ça aura existé… »