Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Au sein des creux – Extraits

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Chloé – Jusqu’ici, tout était simple. Je me couchais comme je me levais, avec simplicité et évidence. J’appuyais sur un bouton, la lumière venait, j’ouvrais le robinet, l’eau coulait. Et l’autre matin, plus rien. Les plombs ont dû rendre l’arme à gauche et j’avais beau ouvrir à fond le bitogno rouge, ma douche restait désespérément froide. Je me suis cognée partout dans l’appartement, comme une aveugle décidée à faire de ses genoux des hommages à Klein. Dehors, il faisait encore nuit. Je suis revenue à mon port d’attache et là, sous la couette, j’ai attendu que ça passe. Et ça ne s’est pas passé comme prévu. Mon lit, un quatre-vingt dix centimètres hérité de mon enfance s’est agrandi au fur et à mesure que je tentais de rendre à l’origine la pose du fœtus. J’ai senti bouger dans mes tripes des horreurs que je voulais hors de moi, mais mettre un pied à terre me semblait le dernier geste possible. Tout ce que je suis ou que j’ai pu fuir s’est pointé en face de moi et pas moyen de partir. Chaque recoin de ma tête était piégé par des images qu’aucune lingette ne pouvait effacer. Mon regard s’est affolé des heures durant. Et puis, vers midi, un rayon de soleil a profité d’un trou dans le rideau pour éclairer ma table de nuit. Et sur elle, mon journalier encore plein du médicament oblong et du rond. Je me suis précipitée dessus, je les ai mis dans ma bouche comme une gourmandise et avant de les avaler, je leur ai demandé pardon de les avoir oubliés.

Sandrine – C’est toujours l’autre qui pourri tout, parce qu’il est l’autre justement. Je pense que le pire n’est pas dans le minable, mais dans le meilleur, parce qu’à lui, qu’est-ce que t’as à lui reprocher ? Il fait des aller-retour merveilleux en toi, il est là, l’oreille à l’écoute, sa main dans tes cheveux. Il est sublime. Ce serait tellement plus simple qu’il soit un con, qu’il ne comprenne rien à mon cycle menstruel, qu’il me dise « putain, mais t’as tes règles, c’est ça ? » L’autre, il ne laisse pas de traces, ni sur les verres, ni dans le lit, ni sur toi, avec son gant de toilette, juste tiède comme il faut pour t’essuyer des caresses enflammées. Connard. Tout ce qu’il est me renvoie à la médiocrité qui m’habille. Et plus ça va, plus je le fais chier pour un rien, plus j’invente une excuse pour une nouvelle querelle, plus je le pousse de mes épaules, comme pour me prouver que j’existe. « T’es pas mon père » que je lui dis et il rigole. Ça lui passe dessus. Je lui envoie la télécommande du magnétoscope en pleine poire et mon putain de bras vise l’urne de sa mère. Je me retrouve à quatre pattes, en train de pleurer comme une pauvre fille et mes grosses larmes viennent tomber dans les cendres que j’essaie désespérément de remettre comme il faut avec ma balayette. Après l’avoir foutu par terre, je vais la noyer sa mère avec mon chagrin. Et lui, il se ramène, la ramasse, poussière par poussière et puis, il me pose dans un coin. Il me regarde et il me dit « je te le fais cet enfant ».

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