Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Même pas en rêves – Extraits

…/…

Viviane – Léandre.
Léandre – Viviane.
Viviane – Papa va mourir.
Léandre – Pourquoi tu m’annonces ça comme si c’était le mien ?
Viviane – Parce qu’il ne s’agit pas d’un vulgaire clodo, il s’agit de mon père et que tu le connais.
Léandre – Mon cul a surtout très bien connu son pied.
Viviane – Léandre, merde ! Je te dis que…
Léandre – J’ai entendu. Mais tu t’attendais à quoi ? A partir du moment où t’as passé ta vie à allumer une clope avec celle que t’es en train de finir, faut s’estimer heureux d’être allé aussi loin.
Viviane – Je ne suis pas prête. Pas maintenant, c’est trop tôt. J’ai pas allumé tous ces putains de cierges pour qu’il s’en aille comme ça, aussi vite. Il ne m’entend plus l’autre là-haut ou quoi ? Y’a pas toute une bande d’hypocrites, de meurtriers, de violeurs, de dictateurs, je sais pas moi, à faire dégager avant ? Bordel, ça sert à quoi de faire le tour des messes, de se faire de la corne aux genoux à prier jusqu’à la fermeture, ça sert à quoi ? T’es sourd ou quoi, merde ? Je veux bien aller à Lourdes sur les mains, mais il faut que ce soit un minimum efficace.
Léandre – Viviane ? Tu préfères pas boire un bon coup pour justifier une vraie crise de Foi ?
Viviane – C’est fait. J’ai largué Daniel en cours de route en rentrant de l’hôpital. Je me suis mise dans le premier bar venu et j’ai bu. Et plus j’ai bu, plus j’ai pleuré, je ne savais pas qu’il y avait un lien entre la boisson et les larmes. C’est une sorte de circuit interne, c’est ça ? Ça régule ?

(un temps)

Viviane – Papa va mourir. Maman fait le tour des pompes funèbres pour choisir un beau bois, mes sœurs se lamentent, mon mari reçoit des messages de sa pétasse pendant que le médecin fait des prévisions à deux mois « si tout va bien » comme il dit. Mais comment veut-il que ça aille bien ? A un moment la douleur sera telle qu’on va le bourrer de morphine et le faire mourir en junkie plutôt qu’en homme. Moi, je suis en plein milieu, à ne pas vouloir accepter, à envisager la ceinture de bombes et de me faire sauter en plein milieu d’une église si l’autre là-haut se refuse toujours à décrocher. Et papa va mourir. Et c’est le seul qui reste digne.

(un temps. Il vient se servir un verre)

Léandre – Je sais pas si t’as vu, Gabrielle a perdu son match ce soir. Elle s’est drôlement bien défendue, mais l’autre était plus forte. Sur un coup. J’ai pensé qu’on pourra aller la voir, tant qu’elle était dans la ville, avant qu’elle ne reparte. Elle est chez Denis.
Viviane – Tu m’excuseras, mais je ne suis pas vraiment d’humeur à aller consoler qui que ce soit.
Léandre – Quand tu verras sa tête, tu te rendras compte que vous êtes toutes les deux aussi cabossées l’une que l’autre. Ça peut sûrement te rassurer. Il faut que tu te changes les idées.
Viviane – Ah oui ? On prend la voiture, on se fait Deauville, la tournée des bars, bain de minuit, boite de nuit, une after, le tout saupoudré de coke ? Je prendrai des photos, tiens, ça fera plaisir à papa de voir que la vie continue !
Léandre – C’est lui que tu vas enterrer ou c’est toi ?
Viviane – Je suis conne d’être venue te voir. C’est pas un mec qui a une valve sur deux qui fonctionne au niveau du cœur qui peut me comprendre.
Léandre – Assieds-toi.
Viviane – Je m’en vais.
Léandre – Viviane, écoute ! Ton père va disparaître et que tu le veuilles ou non, c’est dans l’ordre des choses. Alors oui, il faut être là, tenir la main jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’énergie, mais faut aussi te préparer à la lâcher, que ça t’emmène pas six pieds sous terre. Quand les mecs vont clouer les planches, c’est comme pour le petit lapin qu’il y avait sur les autocollants dans les transports en commun « n’y mets pas tes doigts parce que tu risques de te faire pincer très fort » ! Je ne suis pas dans la tête de ton père, mais il y a fort à parier qu’il veut justement que ça continue derrière lui, non ? Alors, tu peux te rebeller, taper des pieds et des mains, hurler si ça te chante, mais là-haut, on ne t’a pas invité à statuer sur le sort de ton père. On peut accepter dans les larmes ou avec un couteau entre les dents, l’important, c’est…
Viviane – De baisser les bras.
Léandre – Non. Au contraire, mais c’est chacun sa merde. A ton père la mort, à toi, le deuil. Tu ne vas pas lui demander d’avoir de la peine pour toi, alors accompagne-le mais n’y reste pas.

(un temps)

Viviane – Quelque chose a changé depuis dix ans, hein ?
Léandre – C’est à dire ?
Viviane – T’étais là, à vouloir te balancer au bout d’une corde et puis t’es encore debout, à donner des leçons de vie, à faire la morale. Il s’est passé quoi ?
Léandre – Dix ans justement. Quand tu comprends que tu ne peux pas sauver le monde, ça te retire un certain poids des épaules.
Viviane – Et Laureen, c’en était un ?
Léandre – Elle est gonflée de t’appeler alors que t’es en train de…
Viviane – Ça fait des mois qu’elle me dit que c’était imminent. Elle le savait. Comment elle disait déjà ? « C’est pas avec une patte gangrenée quand tu pars pour un marathon. » Tu veux en parler ? Qu’on échange nos places ?
Léandre – Je suis pas en deuil. Et je parle pas avec toi depuis plus de dix ans d’un moindre problème de peur que tu me sortes tes histoires de retraite religieuse à faire.
Viviane – Je te rassure, j’en suis revenue. Quand j’ai vu qu’à la dernière qu’on avait faite avec Daniel, il s’était tapé la femme de l’autre couple qui était avec nous, ça m’a pas mal refroidie.
Léandre – Parfait. On n’a donc pas à en parler. On a simplement démissionné l’un de l’autre. Quand on est solitaire, c’est juste pas possible d’être constamment rattaché à quelqu’un. « Et comment elle va ? » par ici, « Tu l’embrasses » par là, rien que ça, ça me fait serrer les dents.
Viviane – Comment elle le vit, elle ?
Léandre – Je sais pas, je m’en fous parce que si je commence à regarder, je vais être dans la compassion et par compassion, on reste avec les gens, on se marrie avec eux, on envisage le même trou où s’enfoncer à la fin. Mais elle ne souffre pas. Ou en tout cas, plus. Si c’était la patte gangrenée qui l’inquiétait, il n’y a plus rien à craindre, on a descendu le cheval.
Viviane – Je t’envie. Est-ce que s’il n’y avait pas le petit, je serais encore avec mon mari ? Je sais pas…
Léandre – On meurt tous dans le confort, hein ? On construit avec l’autre quelque chose qui est censé nous abriter jusqu’à ce que ça nous enferme et on rêve d’évasion. Laureen et moi, je crois qu’on était complice jusqu’à ce que je dise « je t’aime » un jour, comme ça, que ça m’échappe. Et quand elle l’a dit aussi, ça y est, c’était bon, plus besoin de se battre et on a « construit » là-dessus, sans réaliser que c’était du vent, des mots. Et sous la tempête du temps qui passe, on a péri enseveli…

(un temps)

Léandre – Santé, Viviane. Si ton père part avant l’automne, on aura des morts à célébrer le deux novembre.
Viviane – C’est bien parce que je suis fatiguée et un peu saoule que je ne prends pas mal ton cynisme.
Léandre – Je viendrai avec toi demain à l’hôpital.
Viviane – Te sens pas obligé.
Léandre – Du tout. J’ai du monde à aller visiter là-bas aussi.
Viviane – Aux soins palliatifs ?
Léandre – Ouais…
Viviane – Qui ? Je le connais ?
Léandre – Mes espoirs.

…/…

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