Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Deux petits cheveux

Voici ma contribution pour la journée de la femme, de toutes les femmes, qu’elles soient debout, penchées. Retrouvez le texte sur le site de la chaine rose ici.

http://www.lachainerose.fr/un-homme-pres-dune-femme-debout-desir/

 » Suivre la ligne. Sauter à la suivante. Une autre et encore une autre. Les doigts s’amusent à faire des petits pas pour venir sur une nouvelle trace. Celle-ci, plus fine, sous la clavicule, commence à se fondre au reste de la peau. Le temps, les pommades disons-le aussi, parviennent à effacer au fur et à mesure le souvenir de la chambre qui était là, en dessous. Dans le cou, sous trois petits grains de beauté qui laissent en suspension l’envie de mille baisers, a totalement disparu l’accroche de cette fameuse chambre. La chambre où on la branchait, par où le liquide, parfois rouge, parfois incolore, venait se mêler à son sang. Un liquide dévastateur pour lui sauver la vie.

Un clignement d’œil pour effacer la réminiscence et mes doigts reprennent leur marche sur son corps. Son corps comme un champ de bataille où les combats furent vifs et sanglants, où les traits rappellent les tranchées, racontent les espoirs et les angoisses. Son corps où la guerre fit rage et où, aujourd’hui, les stigmates disent sa fierté d’être debout. Debout toujours, et plus que jamais, femme.

Albator est le nom de cette cicatrice, la plus grande, la plus importante. Albator referme l’édifice médical qui donne de nouveau l’équilibre au haut de ce corps déjà tant aimé par le passé. Ce grand trait d’Albator sur ce globe doux et ferme est la pente de ski préféré de mes baisers.
Son voisin de palier, Frankenstein n’est pas en reste. Il est toutefois plus original. Un trait en dessous, un autre qui remonte à l’auréole de ce qui sait encore se dresser sous l’impulsion d’un coup de langue.
Les blessures des survivants sont belles, témoignent de la force, de la puissance à se relever, à renaître au sein des creux. Elles peuvent avoir un nom et ont le droit d’être chéries, pétries, embrassées, louées. Et mes doigts et mes yeux et mon cœur et ma Foi de les aimer, de leur dire à elles aussi.

Je vous aime.
Je vous aime vous et tout le vivant que vous abritez.

Je rêvasse quelques secondes. Elle me demande ce que j’ai à la regarder ainsi.
Rien, t’es belle.
Rien ?
Ouais, rien, c’est tout. C’est absolument tout.
Et pour le « belle », c’est rien ?
C’est le tout. Merci à Albator et Frankenstein.

Elle sourit et finit par se lever du lit, les cheveux en bataille. Ses cheveux d’une nouvelle couleur, d’une nouvelle texture. Elle en laisse un ou deux derrière elle, sur l’oreiller. Je les prends et lui lance « Oh non, putain, ça va pas recommencer ! » Elle me répond « T’en as perdu plus que moi cette nuit ! »
La fille : Un. Moi : zéro.

Zéro. Dieu que mon esprit s’empare du moindre mot pour faire réapparaître à la surface tant d’images. Et de sons. Celui de la tondeuse. Ma main qui la tient et qui la passe sur son crâne passablement déplumé depuis quelques jours. La fierté d’avoir tenue sa tignasse jusqu’à 19 jours après le FEC rouge qu’on lui a mis dès le premier jour de chimiothérapie. La fierté se lit dans ses yeux embués. Peut-être se souvient-elle de toutes ces fois où elle négligeait ses longs cheveux en y laissant parfois pousser des nœuds qui emprisonnaient mes doigts caressants. Et là, la boule à zéro. Zéro. Dénudée, sujette ainsi au courant d’air, elle passe sa main sur son crâne et se regarde de longues minutes. Hypnotisée par cette nouvelle personne à qui elle trouve des atouts. Des sourires, puis des rires, un baiser.

Tu m’aimes toujours ?
Toujours et encore.
Je suis encore belle ?
Encore et toujours.

Je repars dans la salle de bains et ramasse les derniers survivants, les derniers à avoir tenu. Bravo les gars, respect. Et désolé d’en mouiller quelques uns, mais j’ai la glande lacrymale qui aime s’emballer quand personne n’est là pour me voir.

Zéro. Aujourd’hui, je tiens encore ces deux petits cheveux de sa nouvelle crinière qui n’a cessé de changer de couleurs pendant des mois. Je rigole un peu dans ma barbe tout seul.
Un jour, sur un vieux manteau d’hiver, j’ai retrouvé un de ses cheveux d’avant. J’aurais voulu qu’elle le voit, me saute dessus, toutes griffes dehors et me hurle dessus « C’est à qui, ça ?! » J’aurais souri de ce sourire un peu cynique et répondu « A mon ex qui a eu un cancer, elle avait la fâcheuse habitude de perdre ses cheveux un peu partout. » Elle m’aurait regardé, les yeux tournés vers le ciel, un soupir d’agacement et un haussement d’épaule en prime.

Mais pendant ce temps, ma demoiselle s’habille en toute quiétude. Culotte, chaussettes, pantalon. Elle hésite devant le soutien-gorge, me demande ma avis. Avis que je m’empresse d’exprimer par un « oui » jamais totalement convaincu à chaque couleur proposée. Alors, elle hésite, en mets un et devant mon enthousiasme d’un condamné à mort, elle le retire, en remets un autre, etc. Le tout dans le plus simple but de la laisser poitrine à l’air, un peu exaspérée, mais poitrine à l’air quand même.
Ses seins qu’elle regardait à chaque instant, qui n’ont plus rien de jumeaux, qu’elle me cachait d’une main pudique, comme pour me préserver de la vue des mutilations, la voilà qu’elle les oublie. Et la voir ainsi se débattre de quel artifice les habiller m’amuse. Enfin, elle trouve son bonheur dans un haut un peu moulant, sans rien mettre sur sa poitrine. Poitrine qu’elle vient fièrement mettre sous mon nez. T’as vu, qu’elle me lance, même pas besoin de soutif, ça tient tout seul ! » Je souris « Effectivement, il y a du monde au balcon » dis-je.

Du rouge, du bleu, parfois orangé. Ses ongles, rescapés eux aussi, grâce aux gants congelés qu’on lui mettait durant les séances, prennent des couleurs vives. La pince à épiler à repris du travail pour le dessin des sourcils enfin revenus et le mascara est tout à sa joie de souligner des cils qui ne tomberont plus jamais. Oui, c’est beau, même si tout cela passe maintenant de longues heures dans cette salle de bains.

Suivre la courbe de son corps. Sauter d’un sein à l’autre sans savoir à lequel se vouer. Alors que les doigts s’amusent à défaire les boucles de sa chevelure, lui glisser un désir dans l’oreille. Sentir le parfum dans son cou. Y laisser dévaler des baisers qui sauront se glisser sous son haut pour venir surfer Albator et Frankenstein. Les fesses sur le rebord de la baignoire, la regarder finir de se préparer dans la glace. Recevoir un baiser et la voir partir. La voir revenir, se tapant la main sur le front d’avoir oublié son Tamoxyfène ce matin. Se dire debout toujours, toujours aussi femme et l’entendre fermer la porte.

Et enfin soupirer, seul.
Deux petits cheveux à la main.
Sourire.
Deux petits cheveux à la main. « 

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