Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Le pain au chocolat et le silence de l’homme

Ce n’était qu’à quelques kilomètres. J’avais veillé aussi tard que possible, évitant du mieux que je pouvais tous les grains de sable envoyés par un marchand qu’à l’accoutumée, je laissais volontiers m’endormir.

A l’arrière de la voiture, je regardais par la vitre les réverbères éclairer une ville que je connaissais pas à cet horaire-là. Mon père, conduisant, était égal à lui-même, mutique. Les seuls sons qui provenaient de lui se résumaient souvent à des raclements de gorge, bouche fermée. Un ours mal léché. Je ne posais que peu de questions, sachant, par expérience que les réponses se feraient dans le silence, d’un regard aux sourcils broussailleux. Souvent, ces réponses, j’allais les trouver moi-même. Ce père n’a jamais usé sa langue dans les tournures, comme si chaque mot lui était compté. Il n’a jamais dit. Il a toujours fait. Ou failli. Un homme d’action, en somme.

Un fois dans le fournil, je me plaçai dans un coin, sur une chaise et je commençai à le regarder œuvrer. Par bien des moments, j’ai voulu lui demander pourquoi ceci, pourquoi cela. La peur de le déranger dans son labeur, qu’il pratiquait depuis sa plus jeune adolescence, dominait ma curiosité. L’endroit, bien que propre à notre arrivée, se remplissait de poussière blanche, du sol aux tables de travail. Je regardai les traces de pieds de mon père se dessiner au fur et à mesure que la nuit progressait. La farine volait un peu partout et venait jusqu’à grisonner les cheveux de mon géniteur. Le bruit du pétrin finissait par prendre le dessus sur ses soupirs, ses efforts dans le port des sacs. J’essayai tant bien que mal de l’aider, mais les muscles de mes dix printemps ne me permettaient seulement qu’à arracher de lui un sourire ce qui, en soit, constituait une formidable victoire.

L’eau, la farine, la levure et que sais-je encore ? Pétrir encore et encore. Et de l’attente et l’allumage des fours et la cigarette au bec et la cendre et la poudre blanche et la sueur et quelques râlements. Et enfin la pâte. Massive, élastique. Et mon père, colosse, à soulever tout cela, adroit, à la découper, à la malaxer, à l’étirer, la façonner, précis, à y mettre des coups de rasoir, déterminé et méticuleux au moment d’enfourner les désormais baguettes.

Alors qu’il repartait pour une nouvelle fournée, sans un mot, je laissai mes yeux se reposer pour un instant. Pour un instant long, à dire vrai. Je m’écroulais ainsi, en plein milieu du fournil, entre deux sacs de farine, la chaleur du four me berçant tendrement.

Mon réveil se fit dans la pièce d’à côté. Le soleil pointait au loin, à travers la fenêtre de la cuisine de la boulangerie. Mon père m’avait porté jusqu’ici. Devant mes yeux qui avaient peine à s’ouvrir se trouvait un grand bol. Papa y mélangeait quelques carrés de chocolat noir avec du lait chaud. Deux petits pains au même ingrédient trônaient aussi sur la table. Ils étaient encore chaud mais ma gourmandise s’en souciait guère. Les barres de chocolat dans le pain y étaient molles au centre et commençaient à durcir à chaque extrémité. Je les trempais avec appétit dans mon bol tout crémeux et les dégustait comme une récompense d’avoir passé la nuit avec mon père.

Lui, une nouvelle gauloise au bec, restait devant la fenêtre à me regarder, sans mot dire, encore et toujours. Je me souviens d’un soleil qui se levait derrière lui, le présentant à mes yeux à contre-jour. Son visage s’effaçait quelque peu. Seuls les volutes de sa cigarette donnait du mouvement à sa silhouette. Et peut-être un éclat dans ses yeux noirs.

L’odeur. Cette odeur arrive jusqu’ici, jusqu’à aujourd’hui. L’homme du silence, lui, a fini par écraser sa cigarette et me passer une main dans les cheveux, comme pour les secouer et évacuer la farine. Puis, il est reparti à ses fours et sa pâte.

Moi, j’ai souri. Je souris encore. De ma tête décoiffée, mes grosses joues pleines à craquer de pain au chocolat, de mes oreilles orphelines de ses mots, de là-bas, de rendez-vous manqués, d’attentes injustifiées, à ici, de pensées bienveillantes, de clins d’œil et de fierté à venir, l’homme du silence m’a soulevé, malaxé, façonné, étiré.

J’ai souri. Je souris encore. Je suis sa pâte. Je suis son fils.

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Une Réponse

  1. Marie

    Savoir de quel arbre on descend donne du sens… peu importe s’il se penche tantôt à droit, tantôt à gauche… il a ses racines et elles nous portent d’une manière ou d’une autre… pour finir par être debout et droit quand même ;o)

    novembre 25, 2013 à 2:39

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