Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Archives de août, 2014

Dernier regard

Regard mer

Mon dossier est bouclé. Dans deux mois la réponse. Avec le coup de pouce de l’univers, je vous annoncerai une bonne nouvelle et j’irai voir par-delà les mers.


Fondations

Je suis le fils de ma mère. Tu le comprends.

Je regarde ce cordon invisible qui me lie encore et toujours à elle.

A l’âge que j’ai, à celui que j’aurais au moment du dernier souffle, ce lien n’a pas de temps, pas d’usure. Je ne dis pas qu’il ne fut jamais étiré au point d’en craindre la rupture, mais force est de reconnaître que malgré les tempêtes, son élasticité n’a jamais fini de m’étonner. Je suis le fils de ma mère parce qu’elle est la base, mes fondations. Bien sûr, il a fallu construire à côté, pour ne pas s’effondrer lorsque les séismes rappellent à quel point tout ceci est formidablement éphémère. Mais elle dit, par sa présence, ses rires, ses petits yeux qui se plissent, d’où je viens et tout l’amour qu’elle n’a jamais cessé de donner. En bien, en mal, avec les armes qu’elle avait, avec ses mots de travers, des gestes gauches ou avec des bras qui m’ont soulevé dans les premiers pleurs jusque dans des larmes qui s’écrasaient sur un cercueil, elle n’a jamais rien fait d’autre que donner avec ce qu’elle pouvait.

Et donc, oui, je suis le fils de ma mère. Admiratif.

Aujourd’hui, moi qui n’ai cessé de l’écrire, de lui dire le respect, de dire ce que je lui dois, j’aperçois mon bras gauche qu’elle tenait par fierté hier devenir un soutien, une canne. J’apprends à voir ma mère vieillir. Nul ne sait si cet apprentissage sera long, mais je l’ai reçu aujourd’hui comme un cadeau. Voilà une manière de la regarder sous un nouvelle angle, si ce n’est penché, un peu plus courbé. Je peux me voir lui mettre une chaussure à son pied, alors qu’elle est capable de réaliser ceci toute seule, avec un sourire. Les agacements d’hier remplacés par des gestes de réconfort. Je comprends un peu mieux mon désir à travailler autant sur mes muscles, comme pour mieux la porter, au besoin. Et au besoin de me protéger de ses coups lorsque je veux trop en faire et qu’elle râle qu’elle n’est toujours pas bonne à envoyer à la casse. Et au besoin de tenir mes os debout s’il fallait une main froide.

Je suis le fils de mes parents. Parce que la distance m’a mis loin de mon père, sentir la farine, la levure, effleurer du pain me ramène toujours à lui, le boulanger, l’homme du silence. Un simple coup d’œil à un miroir me rappelle de qui viennent ces traits. Lui et ma mère sont porteurs d’histoires que ma petite vie d’auteur déjà bien entamée n’aura jamais le temps de conter dans son ensemble. Comme tout enfant rebelle, j’ai cru bon de les juger, de les rendre responsable de mes états d’âme, des mes échecs. Sans avoir pris la responsabilité de continuer la lignée, j’ai vite compris qu’on n’était jamais des parents parfaits, qu’on faisait avec ce qu’on était, avec ce qui nous avait construit autant que cabossé. S’il y a eu des fautes, des genoux et des mains meurtris par tout ce beau monde qui trébucha et qui su se relever, des manques, j’ai passé mon temps à souhaiter qu’il n’y ait que le pardon pour regarder de l’avant et voir ce qui fut avec tendresse et compréhension.

Mes parents m’ont apporté l’étincelle. L’un comme l’autre, alors que le temps passe, que ce soit dans le silence ou dans de longues dissertations sur la couleur du ciel, ils m’ont chacun aidé à porter la flamme, à la garder en vie.

Comprendras-tu ou pas, mais dire je suis le fils de ma mère dit que je sais d’où je viens et qui je suis. Je te souhaite d’épouser cette certitude. Qui est heureuse.