Journal d'un auteur contemporain pas encore mort

Archives de janvier, 2016

Bowie

… article édité par Le plus de l’Obs ici => http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1468403-bowie-est-mort-j-ai-perdu-un-dieu-un-pere-il-nous-a-tous-inspires-moi-le-premier.html   …

 

Ce lundi matin, mon téléphone a sonné avant mon réveil. Des amis m’ont envoyé des dizaines de SMS, comme si j’avais perdu mon père. C’est un peu ça.

Bowie a allumé la lumière en moi

David Bowie est mort, qu’ils ont dit aux infos. Et c’est tout un pan, important, de ma vie qui s’écroule. Impossible de ne pas tomber dans le superlatif, d’en faire trop pour parler de cet artiste plus grand, plus flamboyant que les autres. À mon avis, il n’y a que la mort de Chaplin qui m’aurait bouleversé autant. Des spécialistes musicaux, comme Philippe Manœuvre ou Jérôme Soligny, diront mille fois plus de choses plus sensées et plus documentées que moi. Le documentaire de Christophe Conte sur Bowie, diffusé il y a quelques jours sur France 4, est aussi une jolie merveille très bien fournie.

Moi, je peux simplement dire que j’ai pris la plume un jour et que j’en ai fait mon métier parce que Bowie avait allumé la lumière en moi.

Je n’ai pas une seule pièce, pas une seule inspiration qui, de près ou de loin, n’ait pas été soufflée par Bowie. Son boulot a été de donner de l’imaginaire à nous autres, saltimbanques. Il l’a fait en état d’apesanteur constant, même quand il faisait de la merde, on avait envie de l’écouter à s’en faire saigner les oreilles parce que c’était Lui.

 

J’ai lu, entre autres, ce formidable bouquin, « Une étrange fascination », et c’est bien ça, une fascination constante. Voilà ce que j’ai développé pour lui. Je n’ai pas la peine insondable d’avoir perdu un proche, mais celle d’un mec d’un coup sans repère. Comme des millions d’autres, je suis inconsolable et chacun de ses albums correspond à un moment de ma vie. Et ma vie se sera faite sans que je ne le voie une seule fois sur scène, pour de vrai. Et ça… J’espère que le paradis existe et j’espère y aller pour me rendre à un de ces concerts.

Il est né et mort 20 fois

Bowie nous a dit qu’on pouvait tout transcender, tout mélanger et tout réinventer. Il est né et mort vingt fois. Ses années 70 ont été faites de tant de personnages qu’il tuait avec talent que, quelque part, on voudrait croire que l’annonce de son décès est encore une de ses mises en scène…

 

De « Starman » à « Blackstar », non seulement Bowie, nous a montré qu’il était le seul à tutoyer les étoiles, mais il a tout maîtrisé, tout. Il a même eu l’élégance de ne pas mourir le jour de son anniversaire. Il a collectionné ses propres brouillons parce qu’il savait qu’on l’exposerait un jour. Il s’est confronté à tous les styles, tous les genres et n’a été que flamboyant dans tout. Revoyez « Fury », c’était un acteur incroyable, revoyez sa performance dans « Elephant man » au théâtre, lui, ce type si beau (beau oui, comme Bowie, chantait Adjani, sous la plume de Gainsbourg), qui se déformait pour être au plus proche de son rôle.

Bowie, c’était ma religion

L’écoute continue de son dernier opus, « Blackstar » sorti le 8 janvier, devient incroyable et la batterie, à la fin du morceau éponyme, qui s’estompe, peu à peu, est un vertige. Ne pas l’écouter alors que le métro arrive. Et le dernier titre « I can’t give everything away », ironique au fond, parce que si, David, t’as tout donné, jusqu’au dernier souffle.

On n’a pas fini d’écouter son œuvre, gigantesque, faite de rock, de jazz, de soul, de soupe, de tubes, d’égarements aussi et de dizaines de morceaux stratosphériques. Il a inspiré tout le monde. Écoutez-le réduire en cendre le pauvre Bono pour ses 50 ans. L’Irlandais lui lance « On t’a tous copié ». Réponse de l’Anglais: « Toi le premier ».

Pour moi, Bowie, c’était ma religion, et un Dieu pour lequel on ne tuerait pas. Sauf si Bruel fait un album de reprises, je ne réponds plus de rien. Aujourd’hui, c’est pas David Robert Jones qui est mort, c’est le métronome de la musique qui vient de s’arrêter.

J’envie celles et ceux qui vont le découvrir aujourd’hui, les plus jeunes, et qui vont l’aimer, comme je l’ai aimé. Je vous envie.

 


2016

Mon cher enfant,

Je m’adresse à toi qui n’es pas encore là, qui se demande d’ailleurs pour quelle bonne raison tu pourrais te pointer dans ce monde de malades… Et j’avoue, c’est pas sympa pour les malades.
On en a déjà beaucoup discuté de ta venue et je reconnais, parfois, je t’ai même trouvé une utilité. Autre que celle de pousser mon fauteuil quand je serai trop vieux, d’aider ta mère à débarrasser la table ou de vendre un de tes reins pour financer tes études Bac+7 qui te permettront au meilleur des cas, non de ranger les caddies, mais de diriger les mecs qui rangent les caddies, jusqu’à ce qu’un ingénieur digne de ce nom nous invente des caddies qui se rangent tout seul. Mais là n’est pas la question.
Ces derniers jours, je me suis mis à penser à toi, à dix ans, ouvrant un livre d’histoire et découvrant l’étrangeté de cette année 2015. Je te vois arriver, les lunettes un peu pétées sur le bord du nez, parce que ce salopard de Jean-Christophe t’a pris en traître dans la cour de récré et t’a fait tomber la tête la première, d’ailleurs fais-moi penser à aller pousser son père, mais tu dis rien à ta mère.

« Ça faisait peur 2015 ? » que tu me demandes.

Mon enfant, 2015, c’est tout ce que je te souhaite de ne pas vivre. Et moi, pourtant, je suis toujours vivant, je n’ai même pas entendu le sifflement des balles, ma chair a été épargné du moindre éclat de bombe et je n’ai pas eu à enterrer un des miens. Et pourtant, on a tous perdu un peu de soi dans cette année que je qualifierai de putain d’année de merde, mais ne dis pas à ta mère que j’ai dit ça.
On était loin, tu sais, on était insouciant, loin de là où tous ceux qui dirigent pour nous sont allés foutre le souk pour des raisons qui vont t’échapper et qui échappent aussi à ton pauvre père, simple auteur de son état et non expert en géo-politique, comme l’était tous devenus mes contacts sur Facebook au lendemain du 13 novembre.
Dès le départ de l’année qu’on s’est tous souhaitée bonne, on en a pris plein la poire et à la fin de celle-ci, on a définitivement perdu notre inconscience.
On pouvait mourir en buvant une bière à une terrasse d’un café parce qu’on voulait profiter de ce dérèglement climatique, ou simplement parce qu’on s’amusait à écouter de la musique. Oui, c’était des putain d’ordures de vouloir nous priver de ça et tu peux dire à ta mère que j’ai dit putain d’ordures, elle sera d’accord avec moi.
Tu sais, un avion s’est encastré dans la montagne, la nature a secoué bien des endroits de la planète, des millions de personnes ont fui des guerres civiles et aussi égarées que ces gens-là, chez nous, des votes ont fait de l’extrême droite le premier parti de France et on nous a même demandé d’élire des escrocs à la place des fachos. Et de s’en réjouir au nom de la République. La nana au bureau de vote m’a demandé où était ma carte d’électeur quand je lui ai tenté mon passeport, je lui répondu que j’en étais à ma cinquième de brûlée…
Je te le dis, en 2015, j’ai été en colère, là où j’ai vu des amis transformés en Dalaï Lama en puissance, prôner l’amour en réponse à la haine. Moi, j’avais juste envie de mettre des baffes, dans tous les camps et j’ai pointé le Ciel le doigt en l’air en attendant désespérément que des Martiens répondent à mon appel… « Maaaaaaaison ». Et rien n’est venu.
Alors, tu sais quoi ? On a fait comme d’habitude, on s’est relevé, les genoux bien écorchés, le cœur boiteux, les espoirs bien niqués, mais on s’est relevé, et répète pas à ta mère que j’ai dit « niqué » sinon je demande un test de paternité. On a serré les dents, même quand on était outré d’entendre des passants dire qu’ils étaient des « résistants » simplement parce qu’ils buvaient leur café en terrasse. On s’est dit, triste, que les mots n’avaient perdu leur essence et qu’on pouvait qualifier de « cerveau », bouche-toi les oreilles, un tas de merde qui organise des attentats. J’ai pensé que le combat contre la connerie était loin d’être gagné, que l’enfer, c’était celui des autres. Mais au fond, comme tout le monde, j’ai continué. Et comment l’a si bien dit un philosophe que tu n’as pas connu « On avance, c’est une évidence, on n’a pas assez d’essence pour faire la route dans l’aut’ sens ».

T’as dix ans mon Enfant, tu n’existes pas et tu te demandes si ça vaut le coup de débarquer chez les dingues. Et c’est pas sympa pour les dingues.
Tu vois, y’en a qui t’ont précédé malgré tout cette année et parmi eux, qui sait, celle ou celui qui saura amener la paix ou qui, à son simple environnement, apporte ce qu’il faut d’espoir et de joie pour continuer à y croire.

Quand 2016 s’est pointée, tu sais ce que je lui ai dit ? « Toi, tu vas faire en sorte que la vie sera belle, ou alors, c’est pas la peine ». On s’est serré la pogne et on s’est promis de se faire confiance. Un peu de douceur, ça ne devrait pas faire de mal. Toujours penser à tendre la main et serrer les souffrantes, avoir de l’honnêteté en soi, ne plus se mentir, trouver les forces pour lutter, pour pardonner et enfin, espérer que le vent fera soulever un peu plus les jupes des filles… Et ça aussi, ne le répète pas à ta mère.

Bonne année à vous toutes, à vous tous, debout.

 

20160103_110035_HDR-01