Ce 10 juin

C’est elle qui me le tend ce gâteau. Et pourtant aujourd’hui, c’est à elle de souffler cette petite bougie. Elle va prendre une grande respiration pour l’éteindre et penser qu’un vœu puisse se réaliser. Je ne pense rien déflorer, mais j’imagine qu’il y aura une petite demande pour que le bonheur qui l’entoure depuis quelque temps dure.

Et que ne durent que les moments doux.

On va la serrer dans nos bras, lui dire quelques mots d’amour. On va la faire rire. Rire de cet éclat sonore qui nous fait chavirer à chaque fois, alors qu’elle se cache pudiquement la bouche d’un mouchoir pour s’esclaffer à gorge déployée. Et ses petits yeux qui pleurent si vite de rire. Si vous la regardiez de près, vous verriez ses yeux uniques. Marrons, entourés d’un bord de pupille bleu. Des yeux incomparables. Si vous la regardiez, vous ne pourriez être que sous le charme.

Moi, je vais encore m’émerveiller d’avoir pu poser une nouvelle bougie devant elle. Elle et son parcours si incroyable. Si debout. Si vous saviez son histoire. Celle que je raconte entre les lignes. Elle n’a pas fini d’en inspirer bien des mots.

Ma Mère. Maman. La Mère. Vous savez, celles et ceux qui en ont une, qui ont eu, qui ont cette chance. C’est elle qui vous met la main sur le front et qui vous susurre, tout va bien, je suis là. C’est elle que vous voulez repousser et à qui vous penserez lorsque cette dernière pensée vous traversera sur votre dernier lit. La Mère, que d’instinct, on appelle à l’aide dans la douleur ou le délire.

J’ai connu des Mères, j’en connais. Aujourd’hui, un bon nombre ont aussi mon âge. Je vous respecte tant, je vous admire. Peut-être un peu parce la mienne de Mère, je la respecte tant et je l’admire. Parce que je sais qu’elle a toujours fait de son mieux. On n’est pas parfait quand on est parent, on y tend, mais on fait avec ce qu’on est, non ? Avec nos armes, avec nos moyens… Et je sais combien la mienne s’est battue.

C’est un 10 juin. Un nouveau en ta compagnie. Avec toujours autant de joie, de vibrations et de bonheur à venir embrasser tes pommettes, et ta peau, tellement douce, qu’elle non plus, ne fait pas son âge.

Prends ton temps avant de souffler cette bougie, le prochain vœu heureux est en passe de se réaliser.

Bon anniversaire ma Tendre Mère.

500

C’est le 500ème article sur ce blog.

Bon anniversaire vieux. Même si je ne viens plus te voir très souvent, tu restes, là, fidèle, avec sûrement des confidences gardées dans tes archives. Merci d’avoir été là à bien des moments et de rester pour la suite des évènements.

On prend bien chacun notre souffle pour éteindre chacun 250 bougies.

1, 2, 3…

Photo Emilie Deville

Elle était de toi

« … Il y avait une goutte sur le cercueil. Près de la tête qui devait se trouver juste en dessous. On imagine aisément que sans le bois, celle-ci aurait atterrie sur la joue de la défunte. Sur ses pommettes légèrement gonflées qu’elles furent. Des pommettes qui se creusaient d’immenses fossettes lorsqu’elle souriait.

Dehors, des gens allaient fumer. Mais pas maintenant.

Pour l’instant, la goutte restait là, lourde de peine, expulsée par tant de tristesse. Elle m’est apparue en me penchant pour laisser une dernier mot à une oreille qui n’entendait déjà plus grand chose depuis quelques jours. Dans ces moments-là, plus rien de cartésien ne nous traverse. Dans ces émotions qui tordent le ventre de haut en bas, qui contractent tout ce qu’il y a à contracter. Evidemment que rien ne se reflétait dans cette larme déposée ici par inadvertance, mais j’ai envie de raconter qu’on y voyait toutes les mains qui m’avaient précédées ici, que les roses qui s’accumulaient à quelques centimètres y avaient un autre éclat, que les pleurs y trouvaient un écho. Lourde larme à l’espace infini. De celles qui naissent d’un manque abyssal, d’un vide que laissent ceux qui partent. Elle se charge, se densifie dans son court parcours des glandes lacrymales à sa destination finale. Et au passage, elle draine un peu de douleur, écope ce qu’elle peut de rage, de colère, de sentiments mélangés pour alléger. Même rien qu’un peu. Un peu de rien du tout ou de pas grand chose. Ce qui sort ne pourri pas à l’intérieur ai-je glissé, mais cette oreille-ci était trop occupéz par entendre ses propres sanglots.


J’ai pensé à tout ce trajet. A toutes ces mains passées dans le dos, à ceux embrassades, même forcées ou maladroites. Aux cris réprimés, à ceux qui se sont échappés de la bouche de la mère qui pensait naturellement être en première ligne et qui ne peut accepter que l’ordre des choses ne soit pas respecté. Dans cette église bondée d’athées qui n’avaient pas vraiment idée de quand il fallait se lever ou s’asseoir, ni où dire Amen ou qui pourraient demander, dans une tentative risquée d’humour, si pour l’offrande, le sans contact fonctionnait. Et ce jeune homme, dont la peau légèrement caramel révélait des origines sûrement non loin des Comores, son menton qui tremblait. Toute cette force pour ne pas s’écrouler et ce menton, comme talon d’Achille de son émotion. Des larmes ravalées par galons. Ma main inconnue beaucoup trop loin pour l’inviter à se libérer. Sur le côté, la puissance et la dignité de cette fille donnait ces mots à l’assemblée pour rappeler, si besoin, ô combien, le courage et la force de celle qui venait de mourir avait été grand. Avec ses mots, si pesés, qui conviaient l’amour dans ce moment si dramatique.

Mes propres digues cédaient sans retenue. Le menton, lui, vibrait et concentrait ici, une violence sans pareille. Et dedans, il était facile de s’imaginer les cris à qui on demandait de fermer leur gueule.


Dehors, des gens fumaient. D’aucun ne remarquait des volutes plus grandes qu’eux qui s’échappaient du crématorium. Non. Ils fumaient. Je ne comprenais pas. Je me questionnais, me remémorais ces fumeurs à l’entrée de l’hôpital, corps soignant et perfusés partageant un mot, parfois même des espoirs, autour d’une cigarette. J’en entendais essayer de s’amuser de la situation.

Moi, je cherchais des raisons là où il n’y en avait pas. Sûrement était ma manière de marchander avec ma peine ; m’occuper l’esprit avec du futile pour ne pas finir recroquevillé dans le « salon de la convivialité ». Convivialité, c’est comme cela que cet endroit s’appelait. Et finalement, en voyant ça, j’en aurais presque eu envie, moi aussi, d’aller fumer.

La larme s’était déjà évaporée, mais guidait mes pensées. Jusqu’ici. A travers la remise des cendres et d’un buffet préparé où les rires se faisaient timidement entendre. Des petites incantations, des petites invitations à ramener la vie au centre. A travers les petites intentions, les albums bien ordonnées, des photos à peine jaunies, le bruit si spécifiques de ces pages plastifiées que l’on tournent. A travers une soirée à célébrer des retrouvailles dans un autre monde de deux amoureux partis trop tôt. A travers un rhum trop caramélisé, la joie s’est installée, même un petit temps suspendu, comme pour rappeler que oui, oui, cela va continuer. Parce que tout simplement, ne plus sourire serait une insulte. Ne plus rire serait une insulte. Ne plus hurler de joie serait une insulte. Il n’y a pas d’injonction au bonheur, il n’y a aucune obligation à traquer le bonheur comme un chasseur. Mais il y a les bruits de la vie, des battements de cœur et chacun prend son temps, avance au rythme de ses petits pas. On fait avec ce qu’on est, avec ce qu’on a.
L’homme avisé m’a laissé ceci un jour. Avec les tragédies qui nous frappent viennent les forces pour se relever. Toujours.
Rien ne s’efface, rien ne s’oublie de tout ce qui fut, ni les bras, les câlins, les mots disséminés ici et là. Dans ces pommettes qui elles aussi savent se creuser à chaque sourire, tu l’invoques. Elle, a hâte que tu ris. Et fort. Sûrement plus fort que tu n’as su le faire.

Il y avait une goutte sur le cercueil. Peut-être était-elle là, ou pas. Elle n’a peut-être rien reflété, peut-être rien dit, mais j’ai envie de raconter qu’elle était de toi… »

L’arc-en-ciel, de 18 à 19


Vous le saviez, vous, qu’il y avait des trésors aux pieds des arc-en-ciel ? C’est ce que me disait ma mère quand j’étais môme. J’ai toujours trouvé ça toujours fascinant. Aujourd’hui encore, avouez, quand on en chope un, on reste comme ça, émerveillés, avec ce regard de gamin qu’on croyait avoir abandonné sur le bord de la route ou sacrifié sur l’autel des responsabilités et du « je te rappelle que tu dois aller bosser demain et tous les autres jours de ta vie pour payer les couches, les crédits et ce beau téléphone qui sera obsolète dans deux ans et dont la seule fabrication déglingue la moitié de l’Afrique, démonte la couche d’ozone, j’en passe et des meilleurs… » Mais oui, je m’égare.

Je vous ai prévenu que ça risquait d’être long ?
J’aurais dû. Mais vous avez toujours possibilité de stopper ici et de faire comme la plupart des gens qui s’arrêtent à l’accroche d’un article pour se forger une opinion et qui, par là, s’imaginent plus intelligents que tous les autres, qui, eux, n’ont liké que des vidéos de chatons ou qui ont commenté la photo du petit dernier en disant qu’il était tout mignon. Alors qu’en réalité, il est si vilain ce gamin qu’on se demande si les parents prenaient des anxiolytiques au moment de la conception.

Donc, si vous voulez vous arrêter là, je vous offre l’accroche et bonne année Paulette :

« Bye bye 2018. Le moins que l’on puisse dire, c’est que tu nous en auras fait voir de toutes les couleurs. »

La suite s’adresse aux plus vaillants d’entre vous.

Cette année donc, ne nous aura gratifié d’aucune nuance de rien. Ni de gris, ni de noir, mais vous me direz, le noir, ce n’est pas une couleur.
Pourtant, en juillet, pour la seconde fois en vingt ans, on s’est drapé dans le tricolore, on s’est bariolé les joues de bleu, de blanc, de rouge et on s’est roulé des pelles, bourrés, en touchant une deuxième étoile. On a souri avec nos dents blanches aux forces de l’ordre qui étaient nos meilleurs copains à ce moment-là.
Le même mois, on a eu les yeux rivés sur la lune qui s’est orangée un temps avant de s’éclipser. Un peu avant, on a lié nos mains, de toutes les couleurs pour applaudir les athlètes aux jeux olympiques d’hiver en Corée du Sud. Corée qui, depuis, se fait des poutous avec ses voisins du nord. Le jaune du Prix Nobel de la paix a été attribué à Nadia Murad et Denis Mukwege pour leur combat contre les violences sexuelles…

Vraiment, on avait toutes les raisons de croire que ça allait être le feu d’artifices cette année.

Mais voilà.

L’un des principaux problèmes de ce 2018, c’est quand même la surabondance de rouge. C’est comme si l’impressionniste s’était gouré sur la manière de pratiquer son art. « On t’a dit une touche de rouge, René, pas une tâche et pas sur toute la toile, hein… »
Ce rouge qu’on a vu dégouliner surtout. Sur tous les visages de ces hommes ou de ces femmes qu’on a frappé parce qu’ils et elles sont homosexuel(le)s. Et déjà que c’est révoltant lorsque cela se passe dans des dictatures, comment ne pas hurler lorsque c’est ici, en France, de nos jours, sous nos fenêtres ?
Ce rouge sur les vêtements de ces personnes victimes d’attentats, partout dans le monde. Rouge auquel on s’est cruellement habitué, distillé entre deux pages de pub et évidemment « Ah non, chéri, y font chier, eux, mets la 8, on est en train de bouffer, là. »
Ce rouge dont on se pare sur les réseaux sociaux à coups de « mots-dièses » qui appellent au meurtre, à haïr ce qui n’a pas la même couleur de peau ou la même religion, à brûler, à démolir, à saccager. Eh, mec, ta révolution est un hashtag. Le 24 décembre, t’étais sûrement à l’heure chez toi pour déballer les cadeaux que t’avais acheté sur Amazon. Ce même Amazon que t’es pas foutu d’aller bloquer, ni même aucun de ses grands copains qui ne paient pas d’impôts en France. Et sinon, tu le prends en Grande ton Starbucks ?

Tocard.

Il y a aussi ces vilaines couleurs laissées sur des monuments historiques par des décervelés finis au gel douche de chez Lidl. Ces mêmes débiles profonds qui veulent qu’on leur file le droit pour voter des lois afin de revenir sur la peine de mort ou le mariage homosexuel. Ces mêmes abrutis, qui font passer les bulots pour des génies, reprennent le chant des partisans et le détournent, le tout à la gloire d’un antisémite notoire. « Bah nan, c’est pas contre les juifs ! » Ah ouais ? Et pourquoi tu le fais devant le Mémorial de la Shoah ?

Connards.

Ça m’a échappé, je reprends ma palette.

On en parle des couleurs du vomi ? Pas de celui des soirées trop arrosées, mais de ce qu’on vous propose tous les jours dans ces émissions dites de divertissements. Avoir un poste de télévision chez soi en revient maintenant à inviter le dernier des analphabètes à table pour qu’il vous donne son avis sur la politique ou la société en général. Avec un poulpe mort dans le slip, évidemment.
Bien sûr, comment ne pas citer le jaune, qui aura fait grand bruit, foutu un bordel monstre (ce n’est pas fini, d’ailleurs) et donné la parole aux désenchantés de tous bords. Malheureusement, si la misère sociale existe et qu’elle a raison de se présenter sous les fenêtres des décideurs politiques, la misère intellectuelle l’accompagne aussi. Quand le jaune tend son bras vers le haut, il se teinte d’un brun qui l’inspire et c’est la nausée qu’il inspire. Après, quand on est gouverné par des bleus aussi…
Et voyez-vous les couleurs de cet autre drapeau tricolore dont les étoiles se pètent la gueule à chaque phrase de son peroxydé de président, de la Croix rouge de St Georges qui s’éloigne un peu plus des côtes européennes et de ce blanc, je sais, ce n’est pas une couleur, mais c’était quand même celle de Sudan, dernier rhinocéros blanc mâle, mort en mars…

Et au final, il y a ma colère, noire, que j’ai du mal à dissimuler dans toutes ces lignes.

Revoilà l’arc-en-ciel. Celui-là, où un matin d’enfance et de printemps, après une giboulée, il est apparu non loin de chez moi. Voulant être le premier à découvrir les trésors à son pied, me voilà sur mon petit BMX sans freins, en train de pédaler comme un dératé. Evidemment, après une course folle, à bout de souffle, j’ai dû renoncer en me rendant compte que l’arc-en-ciel s’était volatilisé alors que le soleil reprenait ses droits. Déçu, j’ai jeté un coup d’œil derrière et me suis rendu compte que je n’avais jamais été aussi loin de chez moi… Jamais.

L’important n’est pas de savoir si l’histoire est vraie ou non. L’essentiel reste dans le chemin parcouru. La couleur, ce n’est que de la lumière et tout ce qui l’obscurcit t’enterre. C’est que de la lumière, c’est tout et ça fait tout.

Alors, pour 2019, je vous souhaite de courir en direction de tous les trésors que votre imaginaire et que vos rêves vous offrent. Ce serait pas mal qu’on s’y mette tous et que la seule couleur qui nous unisse, pour le joli cailloux sur lequel on passe nos furtives existences, soit le vert. Le vert pour la nature et, bien sûr, encore et toujours, l’espoir. Ne jamais renoncer, savoir taire l’ego et toujours trouver la juste distance.
Pour tout ce chemin à faire sur vos propres BMX, je l’espère dans un meilleur état que l’était le mien, je vous souhaite la santé aussi forte que votre mental.


Avec mes amitiés, vertes, évidemment.

photo Emilie Deville

Lloydcast – Episode 12,2 – Les résonances – Sandrine

Salut la Cie,
Aujourd’hui, une résonance un peu particulière parce que très personnelle. Je te parle ici de Sandrine Fay, ma première éditrice, d’Eclats d’Encre, décédée le 7 juin dernier. En plus du texte que j’ai écrit sur mon blog (https://lilianlloyd.wordpress.com/2018/06/07/a-bientot-evidemment-a-bientot/) je voulais lui rendre hommage de vive voix avec une anecdote ou deux. Et puis, une belle surprise à la fin.

http://lloydcast.lepodcast.fr/episode-122-les-resonances-sandrine

 

mde

A bientôt, évidemment à bientôt

Tes mains se sont fébrilement posées sur moi.

Après avoir ouvert la porte, tu les as glissées le long de mes bras lorsque je les ai contractés pour te montrer les progrès. Tu as été étonnée. J’ai même soulevé mon t-shirt. Tu as souri, de ce sourire que j’ai toujours aimé chez toi, à la fois franc et toujours discret.  Moi, j’ai serré le bide pour te montrer mes abdominaux, que tu continues de caresser la vie qui me parcourt. Mais concrètement, je sais que j’ai serré le bide pour me donner du courage.

Passer ce temps avec toi dont je sais qu’il était le dernier. Et pourtant, je me disais que non et que j’allais te donner plein de bonnes nouvelles, plein de bonnes raisons de voir un peu plus loin. Encore un peu. Même si, au fond, c’était très présomptueux de ma part. Tu voulais savoir que j’allais bien, personnellement, professionnellement. Que ça irait, même après… Tu as toujours été comme ça, bienveillante avec moi et de notre relation de boulot est née une forte amitié, une grande confiance. Nous nous sommes accompagnés pendant 18 ans et tu as été dans les premières à croire en moi. La première à miser, à m’éditer. Malgré cette première rencontre où j’ai débarqué avec ma chemise hawaïenne. Dont je pensais qu’elle m’allait bien. Le pire. Et tu n’as jamais cessé de me le rappeler.

Sur ton canapé, là, tu as peu parlé. Juste ce qu’il faut pour qu’aujourd’hui je comprenne que tu me disais gentiment au revoir. Avec douceur. Qu’il était temps pour toi d’arrêter le combat mené depuis trois ans. Deux ans de gagnés m’as-tu dit. Deux de plus pour voir grandir tes enfants et auprès de ton mari, source inépuisable d’amour et de dévotion. Je crois que j’ai pleuré tout à l’intérieur. Rien montrer, Lilian, rien. C’était juste le temps d’un café qui s’est allongé parce qu’on avait du plaisir à prolonger le moment. J’ai senti ta fatigue, et quelques gestes d’épuisement, quelques mots qui s’échappaient dans un regard qui admirait des fleurs. Et au fond, toujours la joie de partager. Celle qui t’a tant animée.

Merci. Faut toujours dire merci aux gens qui te font du bien.

Merci.

Merci tellement.

Je suis reparti. Tu m’as tout aussi fébrilement pris dans les bras et dans un sourire qui s’excusait un peu, tu m’as glissé « j’aimerais te dire à bientôt ». Moi, à ce moment précis, j’ai fait le malin, je ne sais plus ce que j’ai dit, je me suis réfugié dans mon ironie vitesse grand v, tendance j’ai 3 ans et je rue dans les jupons de ma mère, et j’ai fait des blagues. Que des blagues de déni. De déni niveau international. Du déni sortez moi de cette réalité.

Et la porte s’est fermée.

J’ai marché bizarrement ensuite, sachant que je ne te reverrai plus. Plus de cette manière. A la gare, j’ai discuté avec des amis, sans bien savoir ce que je disais. Dans le train, je suis rentré sans bien comprendre où j’allais. J’ai passé le reste de la journée avec ce « à bientôt » en tête. A me souvenir de t’avoir donné des challenges, comme voir ma prochaine création… Et puis, je me disais que j’avais entendu l’acceptation dans ta voix, pas la résignation, mais l’acceptation, comme l’idée d’un autre départ, nouveau peut-être. Heureux sûrement, selon la grande croyance qui t’a portée jusqu’ici.

Toi, et ton excès de vie, ces cellules en trop, je vous ai vus une dernière fois il y a quelques semaines. A l’heure où se disent les dernières paroles pour rassurer les uns et les autres, pour révéler que tu seras là, pas loin, moi aussi, je l’écris, même si tu ne peux plus me lire, que je ne serai pas loin. Encore plus avec ce qui va arriver dans les mains de Myriam dans quelques jours. Oh, je sais bien l’existence suffisamment joueuse pour livrer ces exemplaires qui signent une renaissance avec un départ. J’écris « départ » parce que je n’arrive pas à écrire autre chose, oui. Ces livres, j’aimerais que tu puisses les toucher, mais comme tu le sais, comme tu sais qu’ils arrivent, là est le plus important. Un éclat d’âme dans une Histoire d’Encre. Nos vies se sont mêlées et continuent de l’être. Tu vas être fière, je le sais. Et merci encore Myriam de ce cadeau que tu nous fais.

C’est con, tu vois, je me dis que j’ai même pas une photo avec toi. En 18 ans, même pas une. Même pas un petit selfie tout pourri. Et puis, je me dis que ça changerait rien, qu’au fond, nos échanges, ta foi en ma réussite et ta Foi tout court, ton amitié, bref, tout ce qu’on a été durant tout ce temps, ce ne sont pas des images, mais des sensations que je porte en moi. Jusqu’au bout.

Tu m’as dit « j’aimerais te dire à bientôt ». Oui, à bientôt Sandrine. Evidemment, à bientôt. Mourir, c’est quand on oublie. Tu es inoubliable.

Erwan, Floriane, Théotime,  vous êtes dans mes pensées les plus sincères et amicales.

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Tu vois,

Tout ce que tu as traversé, tout ce qui te mène jusqu’ici. Mille contraintes pour forcer les muscles à se durcir, autant de vents contraires pour mieux ancrer la pointe des pieds dans le sol et bien des chutes pour donner de l’élan. Ces détours pour combien de fois te surprendre. Que du futile à hurler la colère la gueule ouverte face à la tempête. Qui s’en fout de tes humeurs.

Les coups pour embellir de bleus, de rouge, de violet, de jaune une peau qui sait être un arc-en-ciel. La douleur qui s’embrasse à pleine bouche pour la cueillir et savoir l’abreuver de larmes puis un jour, savoir lui mettre la tête en bas et la laisser sécher. Le salut aux brisures sachant dessiner des cicatrices qui racontent ce qui est réparé.

Tout ce qui t’a traversé, avec violence, frontal ou effleuré, et chaque contact qui a malaxé la chair, laissé une trace de son passage, une preuve que rien n’a été fantasmé. Les petits pas allergiques à ce qui ne se meut continuent leur chemin, laissant derrière eux des cailloux signés de mots. Aucun pour revenir en arrière, mais pour qu’on s’y retrouve.

Les mouvements à épouser et savoir danser avec eux, même au bord du précipice et adresser un baiser à la peur du vide. Et l’instant d’avant, de tous les instants d’avant, des instants donnés, s’offrir un sourire dans la détermination de soulever cette montagne là. Et tant d’autres. Tout se lie dans le liant, comme des mains un jour qui se sont si serrées à en devenir blanches comme ces murs qui vous entouraient.

Passeur passager, par là où tu es passé, tu peux te dire,

Tu vois,

ça a été.

Oui, tu vois,

ça va.