Ce qui se creuse

Et un jour, sans que j’y fasse bien gaffe, j’ai vieilli.

Ma gueule s’est légèrement gondolée, s’est creusée sans rien que je lui demande. Par endroits, ça s’est dégarni, par d’autres, des petits sentiers qui restent à dessiner sont apparus. Ici et là où ça tient, ça blanchit et je finirai sûrement par fermer les yeux même quand je les aurais ouverts. Les nuits sans sommeil laissent désormais des marques que je masquais si facilement. Avant.

Avec un peu de chance, on finit toujours par avoir l’âge de son père. Cet âge qui paraissait si loin. Cet âge qui, aujourd’hui, me fait poser la main sur le front pour regarder la jeunesse presque déjà hors de vue. Cet âge qui n’offre aucun frein à main face à la pente douce qui s’amorce. 

Et un jour, j’ai vieilli parce que j’ai eu envie de le voir. De dire, ok pour les jeunes premiers, va falloir passer la main, pour la tonsure, va falloir laisser tomber, pour draguer va falloir fixer des limites et éviter de rencontrer un beau-père qui aurait vu les mêmes dessins animés que moi, au même moment. 

J’ai vieilli, ce n’est pas grave. Parce que ça vient d’arriver. Comme un nouveau départ. 

Photo : Emilie Deville

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Au sein des creux – Extraits

…/…

Chloé – Jusqu’ici, tout était simple. Je me couchais comme je me levais, avec simplicité et évidence. J’appuyais sur un bouton, la lumière venait, j’ouvrais le robinet, l’eau coulait. Et l’autre matin, plus rien. Les plombs ont dû rendre l’arme à gauche et j’avais beau ouvrir à fond le bitogno rouge, ma douche restait désespérément froide. Je me suis cognée partout dans l’appartement, comme une aveugle décidée à faire de ses genoux des hommages à Klein. Dehors, il faisait encore nuit. Je suis revenue à mon port d’attache et là, sous la couette, j’ai attendu que ça passe. Et ça ne s’est pas passé comme prévu. Mon lit, un quatre-vingt dix centimètres hérité de mon enfance s’est agrandi au fur et à mesure que je tentais de rendre à l’origine la pose du fœtus. J’ai senti bouger dans mes tripes des horreurs que je voulais hors de moi, mais mettre un pied à terre me semblait le dernier geste possible. Tout ce que je suis ou que j’ai pu fuir s’est pointé en face de moi et pas moyen de partir. Chaque recoin de ma tête était piégé par des images qu’aucune lingette ne pouvait effacer. Mon regard s’est affolé des heures durant. Et puis, vers midi, un rayon de soleil a profité d’un trou dans le rideau pour éclairer ma table de nuit. Et sur elle, mon journalier encore plein du médicament oblong et du rond. Je me suis précipitée dessus, je les ai mis dans ma bouche comme une gourmandise et avant de les avaler, je leur ai demandé pardon de les avoir oubliés.

Sandrine – C’est toujours l’autre qui pourri tout, parce qu’il est l’autre justement. Je pense que le pire n’est pas dans le minable, mais dans le meilleur, parce qu’à lui, qu’est-ce que t’as à lui reprocher ? Il fait des aller-retour merveilleux en toi, il est là, l’oreille à l’écoute, sa main dans tes cheveux. Il est sublime. Ce serait tellement plus simple qu’il soit un con, qu’il ne comprenne rien à mon cycle menstruel, qu’il me dise « putain, mais t’as tes règles, c’est ça ? » L’autre, il ne laisse pas de traces, ni sur les verres, ni dans le lit, ni sur toi, avec son gant de toilette, juste tiède comme il faut pour t’essuyer des caresses enflammées. Connard. Tout ce qu’il est me renvoie à la médiocrité qui m’habille. Et plus ça va, plus je le fais chier pour un rien, plus j’invente une excuse pour une nouvelle querelle, plus je le pousse de mes épaules, comme pour me prouver que j’existe. « T’es pas mon père » que je lui dis et il rigole. Ça lui passe dessus. Je lui envoie la télécommande du magnétoscope en pleine poire et mon putain de bras vise l’urne de sa mère. Je me retrouve à quatre pattes, en train de pleurer comme une pauvre fille et mes grosses larmes viennent tomber dans les cendres que j’essaie désespérément de remettre comme il faut avec ma balayette. Après l’avoir foutu par terre, je vais la noyer sa mère avec mon chagrin. Et lui, il se ramène, la ramasse, poussière par poussière et puis, il me pose dans un coin. Il me regarde et il me dit « je te le fais cet enfant ».

…/…

C’était la tienne

 » Parce qu’on oublie trop facilement. Et l’oubli, c’est la mort de tout. Que l’autre vous manque, ce n’est pas trop grave, parce qu’on sera toujours dans le manque de l’autre, même s’il n’est jamais trop loin. Le pire, c’est l’oubli. Oublier d’où on vient, oublier qui nous a tendu la main, oublier qu’on a aimé cette personne à s’en souder les dents les soirs d’absence. De toutes façons, on ne l’emmène pas au paradis l’oubli. Parce qu’à faire semblant, on ne gagne rien sinon la mort. Tentez de vous oublier et vous en crèverez d’amour… Aussi loin que j’ai pu être, je n’ai jamais oublié et j’ai toujours gardé le souvenir de l’amour à mettre sous mon oreiller pour protéger mes rêves. Ainsi, dans le plus noir de mes cauchemars, il y avait une main pour me serrer et m’éponger le front. Et cette main, c’était la tienne. « 

Calme apparent

 » Je ne veux plus faire semblant. Plus faire semblant comme tous ceux qui font semblant de jouir, d’avoir des enfants, qui jouent les gros bras alors qu’ils sont les plus faibles. Je veux plus faire semblant d’aimer mon prochain. Je m’en fous de mon prochain. Je veux plus faire semblant de supporter la différence, je veux plus qu’on me force à l’accepter, qu’on me force à aimer l’inconnu. Même s’il est de bon ton d’aimer la Terre entière, je l’aime pas la Terre entière. Et de toute façon, elle ne m’aime pas. Au fond, les plus forts, ce sont les faux-semblants. Eux sont dans le vrai. Eux ont tout compris. Moi, moi, je suis juste une pute, un putain d’être devenu inhumain à force d’avoir écouté les discours.
Je dirai plus « je t’aime ». Je dirai plus les choses que je connais pas. Je les ferai avant de l’ouvrir. Et au fond, pourquoi parler, hein ? Je vais laisser parler le silence parce que le silence, c’est la chose la moins merdique qui nous reste.
Parce que j’ai la guerre à l’intérieur. Ça fait tant d’années et pas moyen de trouver un cessez-le-feu. Je suis le conflit Israëlo-Palestinien à moi tout seul. Je suis le jet de pierre sur les tanks. Je suis les tanks qui écrasent. Je suis une bombe qui explose. Je suis des roquettes qui répondent. Je suis un champ de guerre sans processus de paix en action… Il n’y aura jamais la paix dans mon corps. La paix, c’est comme l’amour, elle nous a abandonnés. Mais c’est fini ces conneries, ça s’arrête ce soir. « 

Ce que l’on garde de ce que l’on perd

« … Je t’ai entendu parler. Je pense la même chose. Je sais que rien n’est impossible, même s’il faut être fou pour le croire. Il doit bien y avoir un endroit, comme une île imprudente pour les gens comme nous. On va la trouver et si on s’y abandonne qu’une fois, je sais que les lendemains n’auront plus les mêmes couleurs, les douleurs, plus les mêmes souffrances. Et si tu te barres après, si je t’oublie, ça aurait existé. Exister. C’est ce qu’il y a de plus beau. Exister. En dehors de soi, on se sera rejoints. Je te le dis, même si tu te barres, même si je ne vois plus jamais ce regard, ça aura existé… »

Les pieds dans le vide

 

…/…

 

 » Laura – On va y aller.
Antoine – Vous ne m’aurez pas dit pourquoi en arriver là.
Laura – Parce que ça ne sert à rien. On a toujours dix bonnes raisons d’y aller, dix de se retenir. Un moment, ça bascule dans le mauvais sens et on sait que ça ne se rééquilibrera pas. C’est tout.
Antoine – En même temps, on peut relativiser deux secondes et se dire qu’on est quand même sur nos deux pattes. Enfin, encore pour un peu de temps.
Laura – Ah non, ne me dites pas ça !
Antoine – Quoi ?
Laura – Ne me parlez pas de relativiser, ça va mal se finir.
Antoine – De toute façon, ça va mal se finir, non ? Je disais juste…
Laura – Je vois très bien ce que vous voulez dire et entre nous, c’est exactement tout ce que j’ai pas envie d’entendre.
Antoine – Ben, d’un côté, il y a pire que nous et de l’autre, si on regarde les jolies choses, je sais pas, moi, un coucher de soleil sur une baie magnifique, ça aide à relativiser ses problèmes.

(elle recule)

Antoine – Quoi, j’ai encore dit un truc qui va pas ?
Laura – Mais putain ! Arrêtez avec ces discours qui consistent à dire qu’il y a « toujours pire » ! Oui, merde, il y a « toujours pire » ! Mais voir un mec plus dans la merde que moi n’a jamais nettoyé la mienne. Je ne suis pas plus heureuse de mon sort quand un ami m’annonce une tumeur maligne. Et partant de ce postulat, un type dans la rue peut s’estimer heureux de ne pas être comme un autre qui, lui, n’a plus de bras ? Et celui sans bras, faut pas qu’il se plaigne trop parce qu’il est dans un pays civilisé et non pas en dictature comme son voisin. Et ce voisin, qu’il ne la ramène pas trop parce qu’il peut manger à peu près à sa faim alors que le chétif petit noir de six ans, il n’a que des galettes de terre à bouffer pour tromper son estomac. Et franchement, que lui non plus ne l’ouvre pas trop parce qu’il ne sait pas que dans l’univers, il y a sûrement une planète entière victime d’un génocide à répétition depuis des millénaires ! Alors, c’est bon, arrêtez avec cette histoire de relativiser, ça aussi, faut le relativiser… Vous savez ce qu’on me dit moi quand je m’ouvre un peu ?
Antoine – Ben…
Laura – On me dit qu’on connaît quelqu’un à qui il est arrivé la même chose ou que c’est « comme tout le monde » ! Mais ça ne me rassure pas d’être « comme tout le monde », cette putain de peine, cette douleur, ces nœuds dans le ventre, c’est les miens, merde ! Et je veux aussi qu’on les respecte !

(un temps)

Antoine – Je suis désolé, je disais simplement ça pour…
Laura – Pour dire une connerie. A l’échelle de ce que je suis, ce que je ressens, ce que je subie, est suffisant pour que je veuille m’arrêter. Si tous les autres souffrent plus que moi, je dois fermer ma gueule, prendre deux Tranxène et faire taire mes cassures, le tout jusqu’à ma mort, bouffée par le crabe, pourrie par le sentiment de culpabilité de n’avoir pas pris mon courage à deux mains et de m’être foutue en l’air. Si tous les autres souffrent plus que moi, alors qu’ils se retournent et qu’ils me disent comment aller mieux. Mais eux aussi sont sur leur putain de douleur et ne m’entendent pas… La seule chose qui a une valeur n’est pas de relativiser, mais d’écouter.

(un temps. Elle va dans un coin)

Antoine – Vous avez raison. Au fond, je peux me retrouver devant ce foutu coucher de soleil mais après l’horizon rougi, tout devient noir. Je peux regarder une gamine de cinq ans avec des anglaises comme ça, en train de manger maladroitement une grosse glace. Moi, je suis sur mon banc, seul, elle me regarde, je lui souris et elle retourne s’accrocher à la jupe de sa mère, dans cinq minutes, elle m’aura oublié et moi, elle va me tourner dans la tête jusqu’ici. Et toute belle qu’elle est, elle ne m’aura pas donné de réponses… C’est pareil, je regarde les étoiles, j’ai tout le temps la tête en l’air et tout le temps un pied qui marche dans la merde, jamais le bon, en plus. Mais là, je me dis « Ouah, je suis là, je fais partie de ce grand tout ça qui s’étend à l’infini et l’infini, mon cerveau, il ne le conçoit même pas parce que c’est super trop grand ». Tout ce spectacle, il me fait soupirer. Il me fait dire que je n’ai pas de maison d’où je peux regarder le coucher de soleil avec ma gamine qui a tâché la robe de sa mère avec sa glace et que mon existence se résume à moins qu’une poussière dans un champ de blé…

(un temps. Long.  Ils se regardent)

Laura & Antoine – … Bonne année…  »

 

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Regarde le ciel

Je sais tout ce qui se mêle à la terre. A la terre sous nos pieds. Et mes pieds sont nus.

Je ne sais combien de feuilles mortes, combien d’insectes, combien de pas perdus l’ont nourrie jusqu’à ce jour.

Je crois savoir que de la disparition se recrée la vie. Et mes pieds nus d’enfant s’enfoncent dans le sol.

J’ose savoir ce qui me compose, ceux qui m’ont précédé, ceux qui ont laissé ici et là des morceaux d’eux. Bancals, arides, faits d’élans et de risques, de craintes, d’angoisse, de la folie d’un espoir, de blessures héritées. Faisons de cela un être.

Je sais le cordon qui ne voulait pas que je respire cet air, celui-là même, celui de ma mère et ses larmes de désespoir de me découvrir petit gars et non petite fille.

Je saurais toujours les vents contraires qui ont poussé le dos, qui ont giflé le visage plus de mille fois, qui auront fait courber une échine. Et mes pieds nus d’enfant dans le sol et les pierres et le sang. Et l’eau, si peu pour laver, mais simplement pour nourrir.

Je sais ce qu’il est advenu jusqu’à aujourd’hui, même dans l’obscurité. Je sais combien sont venus tailler leurs noms sur mon écorce, combien m’ont laissé des traces, combien sont venus se réfugier, tout contre, combien sont partis en courant dès la nouvelle de l’orage, dès la lueur de la foudre.

Je sais mon visage tourné vers ces pieds d’enfant dans la boue et mes yeux qui n’ont jamais cessé de regarder le ciel.

Je me sais. Je me sais comme un arbre penché.