Dernier regard

Regard mer

Mon dossier est bouclé. Dans deux mois la réponse. Avec le coup de pouce de l’univers, je vous annoncerai une bonne nouvelle et j’irai voir par-delà les mers.

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Fondations

Je suis le fils de ma mère. Tu le comprends.

Je regarde ce cordon invisible qui me lie encore et toujours à elle.

A l’âge que j’ai, à celui que j’aurais au moment du dernier souffle, ce lien n’a pas de temps, pas d’usure. Je ne dis pas qu’il ne fut jamais étiré au point d’en craindre la rupture, mais force est de reconnaître que malgré les tempêtes, son élasticité n’a jamais fini de m’étonner. Je suis le fils de ma mère parce qu’elle est la base, mes fondations. Bien sûr, il a fallu construire à côté, pour ne pas s’effondrer lorsque les séismes rappellent à quel point tout ceci est formidablement éphémère. Mais elle dit, par sa présence, ses rires, ses petits yeux qui se plissent, d’où je viens et tout l’amour qu’elle n’a jamais cessé de donner. En bien, en mal, avec les armes qu’elle avait, avec ses mots de travers, des gestes gauches ou avec des bras qui m’ont soulevé dans les premiers pleurs jusque dans des larmes qui s’écrasaient sur un cercueil, elle n’a jamais rien fait d’autre que donner avec ce qu’elle pouvait.

Et donc, oui, je suis le fils de ma mère. Admiratif.

Aujourd’hui, moi qui n’ai cessé de l’écrire, de lui dire le respect, de dire ce que je lui dois, j’aperçois mon bras gauche qu’elle tenait par fierté hier devenir un soutien, une canne. J’apprends à voir ma mère vieillir. Nul ne sait si cet apprentissage sera long, mais je l’ai reçu aujourd’hui comme un cadeau. Voilà une manière de la regarder sous un nouvelle angle, si ce n’est penché, un peu plus courbé. Je peux me voir lui mettre une chaussure à son pied, alors qu’elle est capable de réaliser ceci toute seule, avec un sourire. Les agacements d’hier remplacés par des gestes de réconfort. Je comprends un peu mieux mon désir à travailler autant sur mes muscles, comme pour mieux la porter, au besoin. Et au besoin de me protéger de ses coups lorsque je veux trop en faire et qu’elle râle qu’elle n’est toujours pas bonne à envoyer à la casse. Et au besoin de tenir mes os debout s’il fallait une main froide.

Je suis le fils de mes parents. Parce que la distance m’a mis loin de mon père, sentir la farine, la levure, effleurer du pain me ramène toujours à lui, le boulanger, l’homme du silence. Un simple coup d’œil à un miroir me rappelle de qui viennent ces traits. Lui et ma mère sont porteurs d’histoires que ma petite vie d’auteur déjà bien entamée n’aura jamais le temps de conter dans son ensemble. Comme tout enfant rebelle, j’ai cru bon de les juger, de les rendre responsable de mes états d’âme, des mes échecs. Sans avoir pris la responsabilité de continuer la lignée, j’ai vite compris qu’on n’était jamais des parents parfaits, qu’on faisait avec ce qu’on était, avec ce qui nous avait construit autant que cabossé. S’il y a eu des fautes, des genoux et des mains meurtris par tout ce beau monde qui trébucha et qui su se relever, des manques, j’ai passé mon temps à souhaiter qu’il n’y ait que le pardon pour regarder de l’avant et voir ce qui fut avec tendresse et compréhension.

Mes parents m’ont apporté l’étincelle. L’un comme l’autre, alors que le temps passe, que ce soit dans le silence ou dans de longues dissertations sur la couleur du ciel, ils m’ont chacun aidé à porter la flamme, à la garder en vie.

Comprendras-tu ou pas, mais dire je suis le fils de ma mère dit que je sais d’où je viens et qui je suis. Je te souhaite d’épouser cette certitude. Qui est heureuse.

Même pas en rêves – Extraits

…/…

Viviane – Léandre.
Léandre – Viviane.
Viviane – Papa va mourir.
Léandre – Pourquoi tu m’annonces ça comme si c’était le mien ?
Viviane – Parce qu’il ne s’agit pas d’un vulgaire clodo, il s’agit de mon père et que tu le connais.
Léandre – Mon cul a surtout très bien connu son pied.
Viviane – Léandre, merde ! Je te dis que…
Léandre – J’ai entendu. Mais tu t’attendais à quoi ? A partir du moment où t’as passé ta vie à allumer une clope avec celle que t’es en train de finir, faut s’estimer heureux d’être allé aussi loin.
Viviane – Je ne suis pas prête. Pas maintenant, c’est trop tôt. J’ai pas allumé tous ces putains de cierges pour qu’il s’en aille comme ça, aussi vite. Il ne m’entend plus l’autre là-haut ou quoi ? Y’a pas toute une bande d’hypocrites, de meurtriers, de violeurs, de dictateurs, je sais pas moi, à faire dégager avant ? Bordel, ça sert à quoi de faire le tour des messes, de se faire de la corne aux genoux à prier jusqu’à la fermeture, ça sert à quoi ? T’es sourd ou quoi, merde ? Je veux bien aller à Lourdes sur les mains, mais il faut que ce soit un minimum efficace.
Léandre – Viviane ? Tu préfères pas boire un bon coup pour justifier une vraie crise de Foi ?
Viviane – C’est fait. J’ai largué Daniel en cours de route en rentrant de l’hôpital. Je me suis mise dans le premier bar venu et j’ai bu. Et plus j’ai bu, plus j’ai pleuré, je ne savais pas qu’il y avait un lien entre la boisson et les larmes. C’est une sorte de circuit interne, c’est ça ? Ça régule ?

(un temps)

Viviane – Papa va mourir. Maman fait le tour des pompes funèbres pour choisir un beau bois, mes sœurs se lamentent, mon mari reçoit des messages de sa pétasse pendant que le médecin fait des prévisions à deux mois « si tout va bien » comme il dit. Mais comment veut-il que ça aille bien ? A un moment la douleur sera telle qu’on va le bourrer de morphine et le faire mourir en junkie plutôt qu’en homme. Moi, je suis en plein milieu, à ne pas vouloir accepter, à envisager la ceinture de bombes et de me faire sauter en plein milieu d’une église si l’autre là-haut se refuse toujours à décrocher. Et papa va mourir. Et c’est le seul qui reste digne.

(un temps. Il vient se servir un verre)

Léandre – Je sais pas si t’as vu, Gabrielle a perdu son match ce soir. Elle s’est drôlement bien défendue, mais l’autre était plus forte. Sur un coup. J’ai pensé qu’on pourra aller la voir, tant qu’elle était dans la ville, avant qu’elle ne reparte. Elle est chez Denis.
Viviane – Tu m’excuseras, mais je ne suis pas vraiment d’humeur à aller consoler qui que ce soit.
Léandre – Quand tu verras sa tête, tu te rendras compte que vous êtes toutes les deux aussi cabossées l’une que l’autre. Ça peut sûrement te rassurer. Il faut que tu te changes les idées.
Viviane – Ah oui ? On prend la voiture, on se fait Deauville, la tournée des bars, bain de minuit, boite de nuit, une after, le tout saupoudré de coke ? Je prendrai des photos, tiens, ça fera plaisir à papa de voir que la vie continue !
Léandre – C’est lui que tu vas enterrer ou c’est toi ?
Viviane – Je suis conne d’être venue te voir. C’est pas un mec qui a une valve sur deux qui fonctionne au niveau du cœur qui peut me comprendre.
Léandre – Assieds-toi.
Viviane – Je m’en vais.
Léandre – Viviane, écoute ! Ton père va disparaître et que tu le veuilles ou non, c’est dans l’ordre des choses. Alors oui, il faut être là, tenir la main jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’énergie, mais faut aussi te préparer à la lâcher, que ça t’emmène pas six pieds sous terre. Quand les mecs vont clouer les planches, c’est comme pour le petit lapin qu’il y avait sur les autocollants dans les transports en commun « n’y mets pas tes doigts parce que tu risques de te faire pincer très fort » ! Je ne suis pas dans la tête de ton père, mais il y a fort à parier qu’il veut justement que ça continue derrière lui, non ? Alors, tu peux te rebeller, taper des pieds et des mains, hurler si ça te chante, mais là-haut, on ne t’a pas invité à statuer sur le sort de ton père. On peut accepter dans les larmes ou avec un couteau entre les dents, l’important, c’est…
Viviane – De baisser les bras.
Léandre – Non. Au contraire, mais c’est chacun sa merde. A ton père la mort, à toi, le deuil. Tu ne vas pas lui demander d’avoir de la peine pour toi, alors accompagne-le mais n’y reste pas.

(un temps)

Viviane – Quelque chose a changé depuis dix ans, hein ?
Léandre – C’est à dire ?
Viviane – T’étais là, à vouloir te balancer au bout d’une corde et puis t’es encore debout, à donner des leçons de vie, à faire la morale. Il s’est passé quoi ?
Léandre – Dix ans justement. Quand tu comprends que tu ne peux pas sauver le monde, ça te retire un certain poids des épaules.
Viviane – Et Laureen, c’en était un ?
Léandre – Elle est gonflée de t’appeler alors que t’es en train de…
Viviane – Ça fait des mois qu’elle me dit que c’était imminent. Elle le savait. Comment elle disait déjà ? « C’est pas avec une patte gangrenée quand tu pars pour un marathon. » Tu veux en parler ? Qu’on échange nos places ?
Léandre – Je suis pas en deuil. Et je parle pas avec toi depuis plus de dix ans d’un moindre problème de peur que tu me sortes tes histoires de retraite religieuse à faire.
Viviane – Je te rassure, j’en suis revenue. Quand j’ai vu qu’à la dernière qu’on avait faite avec Daniel, il s’était tapé la femme de l’autre couple qui était avec nous, ça m’a pas mal refroidie.
Léandre – Parfait. On n’a donc pas à en parler. On a simplement démissionné l’un de l’autre. Quand on est solitaire, c’est juste pas possible d’être constamment rattaché à quelqu’un. « Et comment elle va ? » par ici, « Tu l’embrasses » par là, rien que ça, ça me fait serrer les dents.
Viviane – Comment elle le vit, elle ?
Léandre – Je sais pas, je m’en fous parce que si je commence à regarder, je vais être dans la compassion et par compassion, on reste avec les gens, on se marrie avec eux, on envisage le même trou où s’enfoncer à la fin. Mais elle ne souffre pas. Ou en tout cas, plus. Si c’était la patte gangrenée qui l’inquiétait, il n’y a plus rien à craindre, on a descendu le cheval.
Viviane – Je t’envie. Est-ce que s’il n’y avait pas le petit, je serais encore avec mon mari ? Je sais pas…
Léandre – On meurt tous dans le confort, hein ? On construit avec l’autre quelque chose qui est censé nous abriter jusqu’à ce que ça nous enferme et on rêve d’évasion. Laureen et moi, je crois qu’on était complice jusqu’à ce que je dise « je t’aime » un jour, comme ça, que ça m’échappe. Et quand elle l’a dit aussi, ça y est, c’était bon, plus besoin de se battre et on a « construit » là-dessus, sans réaliser que c’était du vent, des mots. Et sous la tempête du temps qui passe, on a péri enseveli…

(un temps)

Léandre – Santé, Viviane. Si ton père part avant l’automne, on aura des morts à célébrer le deux novembre.
Viviane – C’est bien parce que je suis fatiguée et un peu saoule que je ne prends pas mal ton cynisme.
Léandre – Je viendrai avec toi demain à l’hôpital.
Viviane – Te sens pas obligé.
Léandre – Du tout. J’ai du monde à aller visiter là-bas aussi.
Viviane – Aux soins palliatifs ?
Léandre – Ouais…
Viviane – Qui ? Je le connais ?
Léandre – Mes espoirs.

…/…

Une Femme Debout 16

Le mur blanc.

D’une chambre à l’autre, c’est comme si on déplaçait ce pauvre mur blanc pour venir me faire face. Il reste là, impassible, immaculé, l’air un peu gêné, voudrait presque s’excuser d’être encore et toujours là. Oui, ma bonne dame, si le mur blanc le pouvait, il hausserait les épaules, me livrerait une mine désolée et s’avouerait bien désolé de me voir une nouvelle fois ici. Mais le mur blanc n’a peut-être de vie que lorsqu’on le regarde, comme je le fais présentement.

Il faut le savoir, quand on attend, comme j’attends, comme on attend tous un peu trop longtemps dans ce genre d’établissement, il est nécessaire d’avoir une imagination du genre habitée pour résister. Alors, pour tuer ce temps, celui-là même qui cherche visiblement à me tuer, je communique avec ce mur blanc qui me suit partout. Je peux, à certains moments, me lever et y dessiner des parties endiablées de morpion où je ressors à chaque fois vainqueur. Pour une fois que je peux l’être, d’ailleurs, je ne m’en prive pas. Je peux y projeter quelques films, quelques souvenirs, quelques espoirs.

Il arrive parfois qu’une blouse blanche vienne se mettre entre nous deux. Lorsqu’elle repart et qu’un long silence envahit la pièce, je sens le mur plein de compassion. Oui, ma bonne dame, s’il pouvait, le mur blanc se rapprocherait et me tendrait son grand mouchoir, tel un drap, aussi blanc que lui pour venir sécher mes larmes.

Tu sais, un jour, que j’espère pas si lointain de mes forces, je viendrai là, devant toi, t’embrasser. Auparavant, je n’aurai pas oublié de peindre mes lèvres d’un rouge vif. Tu seras beau, mon mur blanc, et fier, d’exhiber ce baiser d’adieu ardent.

« La nuit, en attendant le train » extrait…

« … Je ne crois pas que Lita comprenne quoi que ce soit à l’amour – moi non plus d’ailleurs. Elle ne sait pas aimer – moi non plus d’ailleurs. Elle sait juste que sans amour, elle n’est rien.

– As-tu des enfants ? me demanda-t-elle. Je sentais poindre une sorte de jouissance au sein de mon intellect prêt à bondir sur l’occasion qu’elle me donnait d’être désagréable.

– Oh, j’ai… trois chats, lui répondais-je, tout fier.

– Trois chats ? dit elle. Son sourcil gauche vibrait légèrement, ne sachant tenir une bonne position ; ni trop courbé pour être interrogatif, ni trop refermé pour être agressif. Cette femme ne savait manifestement pas si je l’attendais au premier ou au trentième degré.

– Oui, Hector, Sigmund et Friedrich. Est-ce que ça compte ? Elle resta en suspens un léger instant, le temps que son cerveau lui fasse comprendre que tout cela était une forme d’humour. Même si j’ai effectivement trois chats.

– Pose la question au recenseur, mais je ne suis pas sûre que cela rentre dans ses petites cases, dit elle, un sourire enfin rassuré.

– Ah… Eh bien, non, pas d’enfants. Que des chats. Je suis désolé, c’est peut-être éliminatoire ? lui lançais-je en remettant mon nez dans le verre en quête des dernières gouttes de Blue Lagoon.

– Non ! Non, bien évidemment que non ! C’est juste qu’un homme de trente-cinq ans sans enfants, c’est… étrange.

– Etrange. Comme un nombril sur la joue gauche ?

– Rare, c’est rare, se reprenait-elle. Non, c’est étrange, elle avait raison. Etranger même. L’idée m’effleurait quelques secondes à chaque nouvelle naissance autour de moi. Seulement, mon système lymphatique avait dû développer des anticorps contre ce genre de pensées.

– En plus, un… beau mec, écrivain, en pleine forme comme toi, ça doit attiser quelques appétits. T’es plutôt une espèce en voie d’extinction. J’ai quelques amis qui feraient de toi leur repas pour les vingt ans à venir.

– Donne-moi leur adresse, que j’évite de les croiser. Les trois petits points qu’elle avait mis juste devant « beau mec » en avait tant dit sur son envie de moi que j’entendais déjà le cor sonner la fin de la chasse. La proie était déjà dans les filets, prête à dévoiler son flanc. J’aurais pu lui dire que la récré était terminée et qu’on allait chez moi. Mais je voulais faire durer le plaisir. Le seul, au fond, qui m’intéressait : la garder à distance.

– Tu sais, moi qui ai deux enfants, je comprends que des femmes n’en veuillent pas. Elle ne lâchait pas l’affaire. Si la soirée se passait autour des désirs de paternité, je savais que je finirais par l’étrangler. Il me fallait donc taper un peu fort, en bas de la ceinture, puisqu’après, tout, c’est bien de là qu’ils viennent les enfants, non ?

– Je connais des gens comme moi, surenchérissait-elle, des gens qui n’en veulent pas, des gens qui…

– Qui élèvent des chats donc, la coupais-je. Qui ne sont pas vraiment enclins à savoir s’ils sont fertiles ou non, si leur ADN ne donnera pas naissance à une nouvelle tare génétique. Qui, simplement, ne veulent pas entendre leur progéniture hurler lorsqu’ils leur présenteront la facture de leur éducation. Parce que c’est cher un enfant, non ? Combien par an ? Dix, quinze mille balles ? Tu multiplies par quoi, une bonne vingtaine d’années ? Moi, je dis, bien placé, tu fais sauter la banque et tu prends ta villa sur la côte, en cash !

Son sourcil avait enfin pris une décision. Agressif. Je n’en espérais pas moins. Cependant, pour prendre un peu de contenance, je cherchais désespérément quelque chose à me remettre dans le gosier, mais le lagon était définitivement asséché. Je devais recevoir sa réponse un peu désarmé. Tant pis pour moi. Son sourcil droit devint l’écho du gauche et sa bouche se mit au diapason. Mon verre vide à la main, je m’apprêtais à recevoir sa limonade en plein visage. Sait-on jamais, avec un peu d’adresse, je pourrais l’éviter en en récupérant dans mon verre érigé en dernier bouclier. Ses doigts lâchèrent son verre – ouf – et elle croisa ses mains, comme ses gens qui viennent vous expliquer ce qu’est la vie. Je soupirais. Enfin quelqu’un qui allait me dire ce que c’était. Elle s’avança, prenant appuie sur ses coudes, puis ouvrit lentement sa bouche.

– Léandre, commença-t-elle, un enfant, ce n’est pas un placement financier, ni forcément un monstre et encore moins un être malfaisant qui t’en voudra de ce que tu as fait ou n’a pas fait. De tout ce que tu lui offres en tant que parent, en retour il te donne l’essentiel… Elle sourit. Je craignais le pire.

– … L’amour.

Le pire arriva. Je ne sais pas qui est ce type, ou cette fille, mais l’Amour, putain, il a bon dos. Tout part de lui, tout y revient. Il justifie tout, des crimes passionnelles au guerre de religions. « Je m’excuse, Monsieur le Juge, mais je l’ai tuée parce que je l’aimais tant » … L’amour. M’en parler ici, dans ce rendez-vous arrangé. D’ailleurs, tout était dans ce mot, « rendez-vous ». Capituler avant de combattre. Abandonner. S’abandonner.

Elle avait dit « l’amour » et c’était comme de la kryptonite à mes oreilles. Mes forces s’évaporaient alors qu’elle reprenait son monologue. J’entendais tout ce qu’elle disait sans l’écouter, tournant mécaniquement ma bague sur mon index droit, comme on frotte une lampe en espérant qu’un petit en sorte. Même un génie au rabais, un stagiaire m’aurait fait plaisir si, au moins, il avait pu me faire disparaître dans ce moment-là. Elle avait dit « l’amour » et faisait l’éloge des enfants, des siens, de tout ce qu’il lui apportait, des devoirs qu’elle avait et de l’avenir qu’elle espérait pour eux. Pour sûr, c’était une bonne mère. Une bonne mère célibataire qui fuyait ce rôle le temps d’une soirée pour se draper dans la peau d’une femme en manque de sexe. Et qui sait ? Après le sexe, s’il y a coït, il y aura peut-être fusion et une fibre paternelle qui fera son apparition dans l’œil torve de l’homme achevé par trente ou quarante minutes de va-et-vient ininterrompu – j’ai calculé dix minutes par années de solitude sexuelle.

Une bouffée de chaleur me parcourra la poitrine. Et si elle voyait cette étincelle dans mon regard ? Poli comme je suis, je dirais « oui, pourquoi pas ? » et j’en serais bon pour jouer au père par défaut, avant qu’elle ne me fasse part du désir d’une combinaison de nos gênes dans un nouvel être. Mon cerveau réfléchissait à deux cents et impossible de trouver la pédale. C’est comment qu’on freine ? me murmurait Bashung.

– Tu ne peux pas en avoir, c’est ça ? Elle me sortit ainsi de mon angoisse galopante. Je pouvais reprendre la main, je ne sais pas comment, mais il me fallait une sortie de secours.

– Euh… je mets des caleçons, lançais-je dans un dernier désespoir d’humour. Ses sourcils vibrèrent de nouveau, bloqués entre deux états. Leur indécision m’était insupportable, je décidais alors de coller mes réflexions au plus proche du commun des mortels.

– Je veux dire, ça va, a priori, ça marche. Je n’ai pas étudié au microscope, mais mes spermatozoïdes me semblent avoir encore un peu d’avenir devant eux.

– Tant qu’on n’a pas eu d’enfants, on ne peut pas être certain de leur efficacité. Beaucoup de personnes stériles s’ignorent, tu sais. C’est comme ça qu’elles développent une colère et une aversion pour les enfants. Je m’intéresse beaucoup à la psychologie, je suis d’ailleurs abonnée à différents magazines et j’ai lu un dossier très intéressant dessus. Je peux te le prêter si ça te dit ?

Et voilà comment ce « rendez-vous » prenait des allures d’apocalypse. Une mère célibataire désireuse de mettre fin à quatre ans de désert sexuel me prenait pour un stérile aigri et m’offrait une thérapie au front aussi bas que le sien. C’est à ce moment-là que l’Autre a fait son apparition, riant dans sa barbe. La mienne en l’occurrence. Il me regardait, aussi mal à l’aise qu’une oie début décembre. –

Abrège, dit il. Ça ne sert à rien de te faire plus mal. Au fond, tu sais que tout ça va finir allongé. Et puis, elle n’attend que ça. Paie les verres, balance-lui un truc un peu fou pour éviter de passer par la case dîner. Surtout, évite le dîner parce que moi aussi, ça me va tuer. L’Autre avait raison. Une fois de plus. Elle, continuait son analyse. Il ne me restait plus beaucoup de choix. Soit je sortais un billet que je lui donnais en la remerciant pour la séance, mais l’Autre et moi, on se la mettait sur l’oreille pour la soirée. Soit… soit je sortais un truc un peu fou.

– Tu es la femme de ma vie.

Elle se stoppa net, terrassée, la bouche à moitié ouverte. L’Autre, lui, se tapa la main contre le front et me regarda.

– Tu fais une différence entre « un peu fou » et « suicidaire » ? me demanda-t-il.

– Fallait préciser le niveau de folie, lui répondais-je.

– Comment tu peux dire ça alors que je viens de te contredire ? lança-t-elle.

– Lita, ça fait six mois que j’attends une femme comme toi. Tu viens de décrocher le pompon.

– C’est quoi le pompon ?

– Je serais d’avis de sauter le dîner afin de te le présenter au plus vite. Si je te le montre ici, je finis la soirée au poste. Elle rit. L’Autre en salivait d’avance. Et moi ? Moi, j’avais à l’esprit de garder un œil vif après la parade.

La parade. Ma calculette ne m’avait pas joué de tour. Quarante minutes. Elle ne s’était pas arrêtée une seule d’entre elles sur aucune partie de mon corps. Nous étions un duo en solo. Ce n’était pas la première fois qu’une femme me faisait sentir aussi important qu’un vibromasseur. Non. Là, simplement, j’avais juste ce terrible sentiment de gâchis. Mon temps si précieux était de nouveau sacrifié sur l’autel de ma médiocrité. Le tout aurait pu être sauvé un minimum si, au moins, j’avais joué. Même par politesse envers moi-même. L’Autre, lui, avait déjà déserté et s’était réfugié je ne sais où en moi. Non pas que Lita n’était pas appétissante et désirable. Au contraire, sa peau était douce, ses hanches, discrètes comme ses seins. Je n’aurais eu à redire que sur sa toison dont je regrettais de ne pas voir la coupe d’été. Son seul véritable défaut fut de hurler « maman » une bonne vingtaine de fois alors que ses orgasmes montaient. Certaines implorent bien Dieu dans ces moments-là, vous me direz. Mais l’un comme l’autre n’ont pas forcément leur place entre les draps. Si je n’avais pas su que sa mère était morte quand elle était plus jeune, je lui aurais proposé de l’appeler après la première jouissance. Histoire d’offrir à ses parents de « l’amour ». Mais je résistais avec comme ligne de fuite mon propre plaisir. Malheureusement, à chaque accélération de mes coups de reins pour atteindre la délivrance, elle repartait dans son invocation. J’avais beau appuyer un peu partout pour trouver un bouton qui baissait le volume, mais rien n’y faisait. Cela empirait, au contraire. Au fond, ce n’était l’image de sa mère qui me perturbait ou encore la relation qu’elle pouvait avoir avec elle. Non. Il s’agissait de la mienne qui s’invitait dans la chambre. Mon esprit trop versatile allait alors se jouer de moi et de ma raideur si je ne trouvais pas une solution. Je me concentrais alors dans un effort de bagnard à casser un rocher plus gros que lui. Aller-retour, aller-retour… Je profitais d’un instant de répit pour m’achever le plus rapidement possible. La sueur perlait sur mon front et dans mon dos. Elle gardait les yeux fermés, comme depuis trente-neuf minutes. J’augmentais la cadence, quitte à enrayer la machine qui m’accueillait. Il fallait que j’aille au bout. Je la fixais, contrainte de subir toute ma bestialité et veillais à ce qu’elle ne reparte pas dans un nouvel élan. Mais elle commença à reprendre son rythme saccadé et ses lèvres murmurèrent de nouveau un son que je me refusais d’entendre. Il fallait faire vite, encore plus vite, que sur cette course, je sois plus rapide qu’elle. Je n’étais alors plus concentré que sur une petite vésicule en moi. A m’en tordre le ventre, à en risquer la rupture abdominale. Enfin, la lumière s’approchait. La petite mort me tendait la main. « J’arrive ! » Encore quelques mètres. Le chrono tournait et la ligne d’arrivée à trois, puis deux, puis une foulée. Il n’y aurait pas photo pour départager le vainqueur. Je prenais la médaille de l’égoïsme avec fierté. Mon corps se contracta alors une dernière fois, gonflant les veines dans mon cou et ma tête bascula en arrière. Je jouissais. Et ma bouche, elle, s’ouvra. Je pensais que cela était pour pousser un râle de plaisir. Mais elle me fit un enfant dans le dos.

– Maman !

Mes yeux grands ouverts se scotchèrent au plafond, terrifiés par ce qui venait de sortir de moi. S’il y a bien un jour où j’aurais voulu être muet, c’était celui-ci. »

La course & la mélancolie

Ils vont vite.

Qu’ont-ils tous à courir ainsi ? Que rattrapent-ils ? Que fuient-ils ? La vie n’est elle pas suffisamment compliquée, tordue, aliénante pour s’en rajouter une couche un samedi soir ? Ils doivent vite boire, vite sentir l’ivresse, rire vite et fort, vite s’agiter, gesticuler, dire leur amour à cette fille, là, celle-là même qui se faisait chanter un même amour sur un même air un même soir de la part d’un même homme. Ils vont vite et se répètent. Seuls les prénoms changent.

… La fille a la peau mate et les lèvres rouges. Elle tire sur sa cigarette avec une certaine frénésie puisque, comme on l’a dit plus haut, ils vont vite. Au bout de ces quelques taffes, un sourire à donner à ma personne qui foule les trottoirs des Grands Boulevards. Ses yeux, noirs, brillent d’une ivresse encore contrôlée. Elle les fixe dans les miens sans trop attendre…

Elles vont vite.

De l’autre côté du trottoir, ces deux filles qu’on croirait sortie à peine de l’adolescence. La démarche est bancale pour des talons trop hauts et ces jupes trop courtes. Et tout ce rouge pour deux chaperons qui n’esquivent pas le loup, mais le poursuivent. Quelle énergie me faut il pour les dépasser ? Et je les entends, surprends une conversation dont la vacuité sidérante en appellerait à la physique quantique pour y trouver un sens. Elles vont vite, donc.

… Je me dirige vers elle sans savoir ce qui se dessine sur mon visage ou dans mon esprit. S’installe en moi un malaise que je combats. Irai-je aussi vite ? Faut-il déjà que je trouve l’excuse afin de prendre le premier métro ? Ou alors, laisser aller, prendre le temps dans toute cette vitesse, même un temps infime, mais rien qu’un temps, un silence d’une noir, pas plus…

Tout se raccourci, y compris la nuit, y compris les verres qui ne se traduisent plus qu’en shot. Certains courent. D’autres se frappent amicalement. Les petites frappes banlieusardes hurlent les deux chiffres de leur département comme un cri de guerre – comme un division entière d’attardés – et balancent du laser rouge à qui n’en veut pas. Courez, courez, le RER n’attend pas.

… Je m’approche. Le blanc de ses dents disparait encore une petite fois dans son verre. . Mon corps, tendu, mais en apparence, d’une relative souplesse, réduit la distance…

Je suis rentré. J’ai jeté un œil dans la glace. Le regard y reflétait une dureté et une mélancolie slave.

… Au fur et à mesure que mes pas me rapprochaient d’elle, son air léger s’est assombri et son sourire s’est comme déformé. A sa hauteur, j’ai dû la frôler comme on croise un iceberg. Plusieurs mètres nous séparaient quand je me décidais enfin à me retourner vers elle. Son dos était déjà tourné…

Elles vont vite.

Et mes lèvres se sont scellées.

Tête basse / Tête haute

Elle est sublime. De rouge vêtue. Cheveux noirs longs et lisses, yeux bleus intenses. Lèvres pulpeuses…

Je ne le supporte plus cet ascenseur. Il te monte ou te descend ces six étages en à peine cinq secondes. A chaque fois, je sens mon cœur faire un étrange va et vient dans ma poitrine. Comme si j’avais besoin de ça pour avoir la nausée. Quand tu arrives ici, je veux dire, rien que là, devant cet institut, sur le parvis, tu sens forcément un truc se resserrer très fort en dedans.
Ça me surprendra toujours ces flèches rouges où l’on indique où les gens doivent aller fumer. Et eux, là, pansements ici, pansement tout autour, traînant leur perfusion comme un fantôme son boulet, bravant l’interdit, montrant le courage dans la désespérance, ils s’en grillent une.

« Non, désolé, je n’ai pas de feu, je ne fume pas ». Tête basse, je rentre.

… Elle est sublime. Jusqu’au bout des ongles, écarlates eux aussi. Elle retire une mèche qui s’est engouffrée à l’orée de ses lèvres. Cela dure cinq secondes. Que c’est long, que c’est bon…

Je pourrais venir ici les yeux fermés désormais. Je sais le nombre de pas qu’il me faut pour traverser ce gigantesque hall, rencontrer des regards hagards, d’autres préoccupés et, les plus rares, ceux dans lesquels on peut lire de l’espoir. Alors, j’arme le mien du même ingrédient.

… Elle est sublime. Ses yeux croisent les miens. J’ai une fossette qui se creuse. Et puis, j’ai les sourcils en circonflexe. Je ne peux m’empêcher de penser pourquoi elle est là. Valise à la main, elle vient rester pour un bout de temps. Et personne, là, à ses côtés, pour lui tenir la main.
Je suis pris d’une insondable tristesse alors que l’ascenseur me chavire de nouveau le cœur et j’en perds ce sourire ridicule, trop en compassion. Y a-t-il des secondes où la légèreté n’a plus sa place ?

Tête basse. Tais-toi même si t’as envie de parler, de dire « bon courage ». Comme à ces gens, ces deux parents qui sont là, qui traînent depuis des heures interminables à attendre des nouvelles de leur enfant. Comme aux autres, poussant le fauteuil roulant de ce gosse un peu trop chauve, un peu trop tôt.

Tête basse. Tais-toi. Le courage, ils l’ont et forcément, dans leurs regards mêlés d’angoisses et d’Espérance, il les redresse, leur donne suffisamment de souplesse pour faire le dos rond et de résistance pour tenir.

Le courage, je le vois là. Je lui serre la main, je l’embrasse, colle ma tête à la sienne, comme pour mieux ne faire qu’un. Et je m’entends prier, presque par réflexe. Je me surprends. Je prie.

… Elle est sublime. Aujourd’hui, elle a dû reprendre sa valise et ressortir d’ici, un peu différente. J’espère la croiser, à la sortie de cet hostile ascenseur et la voir tenir la main à un homme qu’il aime. Un homme qui sait son courage, qui sait qu’elle est toujours la même.

Tête haute.